29 février, 2012

La liberté du chien !

Par une lecture très assidue du livre de J-L Guichet, je découvre une remarque très intéressante à propos de Rousseau: il est incontestablement le philosophe de la liberté -et sans aucun doute invivable... Il raconte dans ses Lettres à Malesherbes une manière de se comporter avec son chien:
"Mon chien lui meme etoit mon ami mais jamais il ne m'a obéi." J'aime quand les philosophes sont conséquents. Rousseau voulait être libre et ne souhaitait  donc pas que son chien soit son esclave; c'est pourquoi son chien ne lui obéissait pas !
Sacré Rousseau: on peut bien lui pardonner sa querelle avec Hume !

Jean-Luc Guichet: Problématiques animales (PUF, janvier 2012)

20 février, 2012

I Philosophie !

J'ai lu avec beaucoup de plaisir et d'intérêt le livre envoyé par Vincent Billard: I Philosophie,comment la marque à la pomme investit nos existences.
Il faut le reconnaître sans détour : l’Iphone de Apple constitue un trésor de technologie. Rares sont les philosophes qui ont mis toute leur compétence, tout leur savoir-faire pour rendre compte de l’existence de ce petit bijou ! D’emblée Vincent Billard l’affirme clairement :

« Il aurait été inconcevable, incompréhensible et sans doute même immoral de ne pas le vouloir, de ne pas désirer ardemment posséder un tel bijou, quel qu’en fût le prix. »

Mais le monde peut-il suffire à réaliser nos désirs, nos vœux les plus chers ? Est-ce par la fuite de la réalité que l’on parvient à la rendre séduisante? Sans doute, les passionnés d’informatique auront toujours besoin de mondes imaginaires : Apple semble les combler !

Il faut donc comprendre d’où vient le pouvoir mystérieux de cet objet : la technologie change nos vies et fait advenir des objets qui bouleversent nos manières d’exister. Mais le logo d’Apple recèle en lui-même une richesse hors du commun. Cette pomme est présente dans notre culture et donc nous invite à une réflexion. Elle évoque sans doute la Genèse : le fruit de la connaissance nous envoûte et nous fait sombrer dans la faute. Est-ce la force de Apple ? Mais il faut aller plus loin : la pomme est croquée ! Donc l’homme ne peut échapper au désir de connaissance même si cela doit le conduire au mal. Et il est vrai que les produits d’Apple se caractérisent par leurs aspects esthétiques très séduisants. Mais souvenons-nous du premier logo d’Apple : une pomme prête à tomber sur la tête de Newton (l’iPad se nomme Newton). Toutefois, il existe d’autres significations : dans le tout dernier album des Beatles apparaît une pomme croquée… Et enfin, le célèbre Alan Turing, inventeur de l’ordinateur, s’est empoisonné volontairement en croquant une pomme avec du cyanure ! Autant dire que le mystère entoure le logo d’Apple et c’est sans doute ce qui fascine.

L’auteur se livre ensuite à une réflexion très pertinente de « la technologie appliquée » et défend une position philosophique dite « réaliste » : il existe dans le monde des objets réels indépendants de notre volonté. En un sens, les objets possèdent bien des qualités. L’analyse proposée par l’auteur consiste précisément à comprendre la signification de tels objets et « en quoi consiste la mentalité qui les a fait advenir à l’existence. »

Le I d’Apple comporte tout d’abord une triple signification : I comme instruire, informer et inspirer. Car l’éducation ne pouvait que connaître de profondes transformations puisque l’outil informatique devient incontournable dans les années 90. Certes, l’utilisateur de l’Ipod écoute de la musique et semble transformer son baladeur en « juke-box ».

Mais quel peut-être l’intérêt de disposer de chansons dans sa petite boîte ? L’auteur en suivant Roger Pouivet dans sa philosophie du rock constate que la musique permet de gérer nos émotions au quotidien. Toutefois, il existe bien des critiques quant à cette possibilité de s’isoler en écoutant de la musique ou en consultant son smartphone (téléphone intelligent) Mais Vincent Billard fait fi de ces critiques superficielles car elles ne rendent pas compte de l’ontologie de l’IPhone ! Toutefois un auteur italien comme Ferraris s’est intéressé à l’ontologie du téléphone portable (2006). D’emblée ce philosophe remet en cause une idée couramment défendue : le téléphone portable ne vise pas uniquement à communiquer oralement ! Il doit être conçu comme une machine à écrire ! Par une analyse très subtile Vincent Billard décortique le propos de l’auteur italien et en arrive à la conclusion que le téléphone portable est plutôt une machine à calculer. Et force est de constater que toute recherche implique un calcul. En effet, on peut dire que l’avenir du téléphone portable repose sur la capacité à exécuter des tâches multiples. Il existe donc bien un lien entre l’ordinateur et le smartphone.

Il est vrai de dire que l’histoire du téléphone portable commence avec le souci de faire des calculs. On voit apparaître les systèmes de numération puis au XVIIème et XVIIIème siècle les célèbres machines de Leibniz et de Pascal. Certes, l’ordinateur est une machine à calculer d’un certain type, sa « programmabilité ». Bref la réalité ontologique à laquelle appartient le téléphone portable est sa propriété à calculer et non à écrire.

Il reste que le logo de Apple reste paradoxal :

« La Pomme renvoie à ce paternalisme fondateur de notre civilisation, fortement influencée par le christianisme et ses symboles. » En effet, il est question d’interdit et de désir. Il est presque inévitable que chacun d’entre nous tente d’enfreindre cet interdit. Peut-on dire pour autant que les objets technologiques n’existent qu’à l’aune de notre désir ? L’auteur soutient un réalisme métaphysique qui lui interdit de refuser l’existence à des « objets inventés par la firme américaine Apple. » Il ne s’agit donc pas de dire qu’il n’existe que des atomes, des particules dans l’univers ! Il convient plutôt de comprendre comment à partir d’un modèle (fixant l’essence d’un objet), d’autres configurations sont possibles. Tous ces objets technologiques constituent selon l’auteur « l’ameublement du monde ». C’est pourquoi, l’invention de nouvelles technologies enrichit notre monde de nouvelles potentialités et nous transforme en quelque sorte.

On peut supposer que Apple même après la disparition de son président Steve Jobs poursuivra son investigation dans de nouvelles configurations de la machine à calculer.

Saluons les analyses originales, philosophiques de ce grand livre. Vincent Billard parvient à s’interroger sur la nature de l’objet technologique par une fine connaissance des dernières prouesses de la firme Apple.

18 février, 2012

Une possible évolution des grands singes !

Je découvre une remarque très intéressante dans le livre de Jean-Luc Guichet- Problématiques animales- à propos de kant. Ainsi dans L'anthropologie d'un point de vue pragmatique, on peut lire à la note 15 (Vrin):
"Est-ce qu'à cette seconde époque dans les grandes révolutions de la nature n'en doit pas succéder une troisième lorsqu'un Orang-Outang ou un Chimpanzé développera les organes qui servent à marcher, à manier les objets, à parler, jusqu'à la formation d'une structure humaine, contenant en son élément le plus intérieur un organe pour l'usage de l'entendement et se développant peu à peu par une culture sociale ?"
Kant évolutionniste ? Bien- sûr, J-L Guichet ne peut faire de cette note un point de doctrine, tant le plan de la conception de la nature de Kant ne s'y prête pas. Mais c'est vraiment surprenant !

12 février, 2012

L'animalité et la sauvagerie

Le débat est toujours rude lorsqu'il s'agit d'évoquer "la civilisation": est-il approprié de faire référence au terme "sauvage" et peut-on dire que certaines "cultures" valent mieux que d'autres ? En ce sens, on peut s'interroger sur la pertinence de la distinction "civilisation" et "culture" . Dans mon cours en Terminale, j'essaie de montrer aux élèves ce qu'impliquent le relativisme et l'universalisme (en prenant soin de mettre à jour une idéologie).
Un séminaire qui est à propos:

"Mercredi 08 février 2012
Paris (75005)



L'animalité et la sauvagerie : Kant après Lévi-Strauss

Séminaire Collège international de philosophie

Animality and Savagery: Kant after Lévi-Strauss

Collège international de philosophie



Résumé

Kant distingue, à l’intérieur d’un peuple, d’un côté la nation, constituée par ceux qui se reconnaissent dans un passé et un présent communs, de l’autre côté la populace, « l’élément sauvage » du peuple. Comment réinterpréter cette idée à la lumière de la pensée sauvage de Lévi-Strauss ?


Argumentaire:

Au moins depuis Lévi-Strauss, le mot sauvage n’est plus synonyme d’inculte ni de barbare : ceux qui ont souvent été appelés sauvages possèdent une culture et un langage en rien inférieurs à ceux des « civilisés ». Vidé de son contenu injurieux, le mot se transforme en un ressort pour la pensée, qui devient elle-même sauvage, quoique dans un autre sens : elle se soustrait désormais à la raison constituée, celle qui prétend ériger ce qui serait « notre » culture et « notre » langage en critères de civilisation.


Il arrivait autrefois à la philosophie de faire aussi des partages selon un supposé critère de sauvagerie. Ainsi Kant distingue-t-il, à l’intérieur d’un peuple, d’un côté la nation, constituée par ceux qui se reconnaissent dans un passé et un présent communs, de l’autre côté la populace, qui s’excepte des règles en cours et dont la « réunion contraire aux lois est l’émeute ». Dans le même élan, Kant désigne la populace comme « l’élément sauvage » du peuple, rendant la sauvagerie intérieure au peuple, et non plus extérieure, comme dans l’étrangeté de la rencontre avec des cultures habitant des horizons lointains.


La reprise aujourd’hui du motif d’une pensée sauvage répond au besoin renouvelé de contrecarrer ce mouvement d’intériorisation. Si après l’anthropologie structurale les « sauvages » d’ailleurs ne le sont plus, il reste que d’autres « sauvages » font apparition parmi nous (mais on voit bien que ce « nous » se constitue aussi par et dans le geste de considérer certains « autres » comme des « sauvages», notamment des « autres » intérieurs à « nous »). C’est ce qui arrive lorsque des mots plus au moins infamants (la racaille, les bandes, les casseurs) servent à désigner ceux qui ne se plient pas aux lois en vigueur ou aux convenances établies. Hier comme aujourd’hui, ce vocabulaire partage la société en « bons citoyens » et en « hors-la-loi ». Pourtant, que se passerait-il si on affirmait qu’il n’y a pas de « sauvages » parmi « nous » et que le peuple n’est pas scindé comme le prétendait Kant et comme d’autres continuent de nous le faire croire ?"



01 février, 2012