28 janvier, 2009

Le colloque du siècle: sciences et décision !

Préparez vos esprits: un colloque d'un grand intérêt est annoncé: il s'agit de réfléchir au rapport de la science et de la décision. Je trouve la présentation très claire et très stimulante. La partie 2) correspond sans doute à mes compétences: il y a trois quatre ans, j'avais écrit un article "au nom du principe de précaution", que j'aime bien. Bon, on peut présenter les contributions individuelles ou collectives jusqu'au 4 mai 2009. Si vous souhaitez participer à cet atelier, contactez-moi. Je vais réfléchir à un futur exposé d'ici quelque temps.
"IIIe Congrès de la Société de philosophie des sciences (SPS )
Paris, 12, 13 et 14 novembre 2009
Le troisième congrès de la Société de philosophie des sciences (SPS) se tiendra du jeudi 12 au samedi 14 novembre 2009 à Paris, à l’invitation de l’Equipe d’accueil Rationalités contemporaines de l’Université Paris-Sorbonne, partenaire et co-organisateur de l’événement. Le thème principal de ce Congrès sera « Sciences et décision ». Ce thème n’est pas limitatif : toute proposition de contribution relevant de la philosophie des sciences sera examinée.
Thème principal du congrès de 2009 : « Sciences et décision»
Quels sont les liens entre les sciences et la décision ? Tout d’abord, quels choix se présentent aux chercheurs et aux responsables des programmes scientifiques ? Sur quoi leurs décisions se fondent-elles ou devraient-elles se fonder ? En outre, comment prendre de « bonnes » décisions à l’aide de connaissances scientifiques dans des situations d’incertitude ? Quand et selon quelles modalités est-il possible de décider « scientifiquement » ? Enfin, que sont les sciences de la décision et sur quoi se fondent-elles ?Ces questions peuvent, comme on le voit, se distribuer selon trois grands axes :
1) Les décision prises dans les sciences. Pensons, en particulier, aux décisions relatives à l’adoption d’une théorie scientifique plutôt qu’une autre, d’une interprétation plutôt qu’une autre comme par exemple dans la mécanique quantique, ou encore d’un programme de recherche plutôt qu’un autre.
2) Les décisions aidées par les sciences, dans des domaines pour lesquels la décision est une composante à part entière du domaine scientifique (sciences médicales par exemple), mais aussi dans des situations où l’on fait appel à l’expertise scientifique.
3) Les sciences de la décision.À ces questions, la philosophie des sciences, l’épistémologie sociale, les sciences de la décision, mais également les sciences cognitives, peuvent apporter des éclairages propres. Le pilotage des institutions scientifiques est par excellence le lieu de la décision, et de l’évaluation de la décision dans la science : que savons-nous des processus dans ces institutions ? Nombre de décisions politiques, mais également individuelles, ne concernent pas la science mais sont prises par des non-scientifiques à la lumière de données scientifiques, souvent complexes, souvent très incertaines. Comment, ici encore, sont-elles prises, devraient-elles l’être ? La décision dans la science, la décision à partir de la science, la décision étudiée par la science : ces trois domaines aboutissent à une question transversale : celle de la possibilité et de la nature de la décision scientifique. "

26 janvier, 2009

Jon Elster: vidéo

Jon Elster est titulaire de la chaire rationalité et sciences sociales au Collège de France.Le laboureur et ses enfants est un ouvrage essentiel pour penser les limites de la rationalité. Dans la vidéo suivante, il s'interroge sur le fondement du choix rationnel: en quoi le tirage au sort est-il plus juste que le choix rationnel ?

www.laviedesidees.fr/Le-tirage-au-sort-plus-juste-que.html

Source: La vie des idées

25 janvier, 2009

Maurice Allais: la crise économique !

Un article très intéressant vient de paraître dans l'édition du Monde ce dimanche 25 janvier.Voici les propos de Maurice Allais en 1998:
"De profondes similitudes apparaissent entre la crise mondiale d'aujourd'hui et la Grande Dépression de 1929-1934: la création et la destruction de moyens de paiment par le système du crédit, le financement d'investissements à long terme avec des fonds empruntés à court terme, le développement d'un endettement gigantesque, une spéculation massive sur les actions et les monnaies, un système financier et monétaire fondamentalement instable." Ce brillant économiste est en outre célébre pour sa réflexion sur les loteries. Il montre également pourquoi les acteurs économiques ont une préférence pour la certitude. Le calcul d'utilité est ainsi remis en cause. J'avais abordé cette réflexion à partir de l'analyse de Kahneman et Tversky.
Un rappel:
Kahneman et Tversky dans l’article Prospect theory : an analysis of decision under risk, confrontent les normes de choix rationnel (Bayes, Savage) - la maximisation de l’utilité espérée- et les principes auxquels font appel les agents, lorsque plusieurs perspectives sont proposées. Deux principes importants découlent des observations menées par les deux chercheurs. En termes de gains, les agents préfèrent gagner moins mais avec plus de chances de gagner. Il s’agit du principe d’aversion du risque. En revanche, en termes de pertes, les agents préfèrent prendre le risque de perdre mais avec une probabilité moindre. Il s’agit du principe de la recherche du risque. Le principe de l’aversion du risque est en contradiction avec le principe de la maximisation de l’utilité attendue. Pour démontrer l’existence effective de ce principe, les auteurs illustrent cette tendance en s’appuyant sur le domaine de l’assurance. Les acteurs dépensent de fortes sommes en couverture d’assurance alors que les risques sont très faibles en termes de probabilité d’occurrence. Il est donc essentiel de prendre en considération le degré de vraisemblance accordé aux événements. C’est pourquoi la théorie de la perspective de Kahneman et Tversky remet en cause la maximisation de l’utilité espérée, notamment l’axiome d’indépendance (par le principe de sous certitude) et l’axiome de substitution (si A est préféré à B, alors quelle que soit la probabilité combinée de A et de B, A sera toujours préféré à B).

23 janvier, 2009

Festival du court-métrage à Clermont-Ferrand !


A savourer, si vous avez l'occasion de vous rendre à Clermont-Ferrand (du 30 janvier au 7 février 2009); un réalisateur doit prouver qu'il est capable en 15 mn de créer une histoire. J'adore !

"En se mettant sur son 31, le festival de Clermont-Ferrand va prouver, une fois de plus, que le court métrage est une valeur sûre. Que ce soit dans nos trois compétitions ou dans les nombreux panoramas et rétrospectives, les "titres pourris" n’ont pas voix au chapitre. Le court métrage reste une caution à long terme d’un cinéma vivant et imaginatif. De ce point de vue, on peut faire crédit à Clermont."


21e Compétition Internationale14 programmes (environ 75 films)
PROGRAMMES FILMS INSCRITS FILMS SELECTIONNES
31e Compétition Nationale12 programmes (environ 65 films)
PROGRAMMES FILMS INSCRITS FILMS SELECTIONNES
8e Compétition Labo5 programmes (environ 45 films)
PROGRAMMES FILMS SELECTIONNES

22 janvier, 2009

L'accord des esprits: Clément et Laurence

Sur le blog de Julien Dutant, une discussion sur Philotropes: on voit comment Clément et moi-même, essayons de nous mettre d'accord; mais ce n'est pas facile. Il faudrait pouvoir présenter cela sous forme d'un dialogue philosophique.
59. Le lun 19.01.09 à 11:53, par Clément
ce n'est pas kantien du tout ça : c'est plutôt de l'éthique de la vertu. Il faut choisir : quelle est la représentation qui guide mes actions : celle selon laquelle il est mon devoir d'accomplir telle ou telle action (déontologie / utilitarisme) ou celle selon laquelle c'est ce type-là de personne que je dois être (éthique de la vertu). Il me semble que Kant part de la première pour aboutir à la seconde, mais ce n'est pas ce que semblent signifier vos propos (Florian 56).
Je ne veux pas à tout prix passer pour le kantien de service, encore moins torturé, bon disons que je l'ai bien cherché... Que tout cela soit à l'état d'ébauche, c'est bien clair. Si ce n'était pas le cas, je n'écrirais pas tout ça d'ailleurs.
Je défends une version plutôt socratico-kantienne qu'aristotélicienne parce que la représentation qui guide mes actions, c'est celle de ce que doit être l'humanité en général. Je me rapporte à l'idée que je me fais de l'idéal humain. Je crois que celui-ci est unique. Il se trouve que certains hommes l'incarnent mieux que d'autres, que les prescriptions plus précises sont loin d'être superposables, mais c'est secondaire.
A quoi est-ce que je veux ressembler, donc? A un homme. Je veux respecter l'humanité en moi-même comme puissance de faire ce qu'un homme doit faire. Qu'est-ce qu'un homme doit faire ? Réponse: ce qu'un homme doit faire. Cercle manifeste, un peu agaçant, ou "trop cool" si on préfère. Ce que dit Kant, c'est juste: on sait ce qu'on a à faire, c'est le point de départ. On ne remonte pas d'une case en arrière pour le justifier. Ce qui à mes yeux signifie seulement: on est immédiatement dans le normatif, on ne conclut pas au devoir moral à l'aide d'un argument.
Laurence, vous ne voyez pas pourquoi? Moi je vous demande en retour: vous êtes face à un problème moral: vous avez promis de rendre de l'argent à quelqu'un; cette personne meurt, et laisse des héritiers riches et odieux ; on suppose que la situation garantit une totale impunité parce que personne n'est au courant de votre dette. Je demande: non pas que faites-vous, mais devez-vous faire quelque chose? Je vous demande ensuite de vous justifier. Je ne vois pas d'autre argument que celui du devoir dont on a une conscience immédiate, et qui tient à la normativité que la représentation de l'homme en général fait peser sur la représentation de vous-même. Je ne dis pas que cette représentation de l'homme est tombée du ciel ou est une semence de vérité plantée par Dieu en l'homme, je sais bien que cette représentation a une histoire. Mais je dis que sa normativité n'est pas historique. Il ne suffit pas de nous raconter cette histoire pour nous y faire adhérer. Pour y adhérer, on doit dire "bon sang mais c'est bien sûr, c'est comme ça qu'il faut être". Et ça c'est une adhésion première à une représentation. Si vous avez une autre explication, je veux bien la connaître.
Comme je l'ai déjà fait dans nos échanges privés, Florian, je conteste qu'il "co-existe "intelligiblement" une foultitude de principes incompatibles". Je crois que ce que disent les sages des différentes époques et des différentes cultures est, pour l'essentiel, étroitement comparable. Mais ce qui me pousse à faire la distinction entre un sage et un charlatan, c'est ma raison, j'interroge mon idée de l'homme, qui est normative. Manuel, je prétends que c'est ce que vous faites aussi, sans le reconnaître. Mais si vous prétendez autre chose, exprimez vous.
Certes, concrètement les individus ne sont pas d'accord entre eux. Mais ils discutent... le temps, les siècles passent, et ils s'accordent finalement sur des principes fondamentaux. Ils constituent une normativité commune. Moi je souligne le fait qu'ils se soient pour cela entendus.
Quant à Christine Clavien, je trouve la lettre de sa version incohérente, mais dans l'esprit assez proche de ce que je veux dire. Je me réfère
au seul article que j'ai lu d'elle, où elle dit à la fois:
"on ne peut pas recourir sans autre aux données scientifiques et aux théories évolutionnistes
pour fonder un système moral" (p.7)
"fonder un devoir moral uniquement à partir de données et théories empiriques" (p. 10) (sa thèse semble s'inscrire dans ce projet, mais c'est un peu ambigu).
Plus exactement, sa thèse consiste à dire:
"si l’on peut confirmer à l’aide de résultats scientifiques et d’arguments théoriques une affirmation que l’on aimerait attribuer au sens commun, alors on peut dire que cette affirmation est fondée (du moins dans la mesure de l’acceptabilité de la théorie qui la soutient). En ce sens, on peut parler de recours au ‘sens commun renforcé’ (sous entendu : renforcé par les données empiriques et les théories évolutionnistes)" (p. 19).
Autrement dit: le sens commun lui-même ne suffit pas à fonder la prescription morale. Mais le sens commun renforcé par la connaissance empirique est suffisant.
Exemple:
"la conviction du sens commun selon lequel toute norme morale se doit de favoriser ou du moins ne pas compromettre la coopération entre les individus. Cette thèse est renforcée par les théories évolutionnistes et un grand nombre de données expérimentales ; celles-ci montrent qu’effectivement, une fonction majeure du comportement normatif est de favoriser la coordination et la coopération entre les différents membres d’une société et de combattre l’individualisme excessif. Ainsi la validité des normes morales doit être en partie jugée en fonction de leur capacité à promouvoir la coordination et la coopération" (p. 20).
Le fondement de la prescription serait donc : "une fonction majeure du comportement normatif est de favoriser la coordination et la coopération entre les différents membres d’une société et de combattre l’individualisme excessif". Pourtant, je ne vois rien de motivant à cela.
Donc, moi je conteste aussi que le sens commun suffise, si on entend par là ce que prétend la majorité des hommes. Je "renforce" moi aussi le sens commun, mais par la raison, par la discussion philosophique plutôt que par l'enquête empirique.
Je présuppose donc que certains savent mieux que d'autres ce que tous devraient faire, et que tous au fond ont la capacité d'accéder à la vérité de la prescription. Rien de nouveau sous le soleil. Philalèthe, help! We need a wise man.
60. Le lun 19.01.09 à 11:59, par Clément
Pour y adhérer, on doit dire "bon sang mais c'est bien sûr, c'est comme ça qu'il faut être".
Plus exactement: on y adhère, c'est le point de départ. Et on reconstruit toute prescription absolue à partir de là, sans pouvoir le déduire. Ceux qui résistent encore sont de mauvaise de foi ou doivent être éduqués dirait Kant.
63. Le lun 19.01.09 à 15:51, par Manuel
Clément, J'ai de la sympathie pour votre approche "socratique". Il me semble seulement que dans certains de vos propos vous flirtez avec le solipsisme, ce qui vous place dans une situation délicate face à vos interlocuteurs. Je ne crois pas que l'existence de "principes incompatibles" permettent de contredire votre thèse, mais c'est une objection qui mérite l'attention surtout si vous répondez à cela par une pétition de principe : "Je présuppose donc que certains savent mieux que d'autres ce que tous devraient faire, et que tous au fond ont la capacité d'accéder à la vérité de la prescription." c'est vrai, que je suis assez quiétiste dés qu'il s'agit de morale. J'accepte donc votre critique, et me retire de cette discussion en vous renouvelant toute ma sympathie et mes encouragements. Vous avez la tâche plus dure que vos contradicteurs, c'est tout à votre honneur.
65. Le mar 20.01.09 à 19:00, par laurence
Cher Clément,Voici votre propos:"Laurence, vous ne voyez pas pourquoi? Moi je vous demande en retour: vous êtes face à un problème moral: vous avez promis de rendre de l'argent à quelqu'un; cette personne meurt, et laisse des héritiers riches et odieux ; on suppose que la situation garantit une totale impunité parce que personne n'est au courant de votre dette. Je demande: non pas que faites-vous, mais devez-vous faire quelque chose? Je vous demande ensuite de vous justifier. Je ne vois pas d'autre argument que celui du devoir dont on a une conscience immédiate, et qui tient à la normativité que la représentation de l'homme en général fait peser sur la représentation de vous-même. Je ne dis pas que cette représentation de l'homme est tombée du ciel ou est une semence de vérité plantée par Dieu en l'homme, je sais bien que cette représentation a une histoire. Mais je dis que sa normativité n'est pas historique. Il ne suffit pas de nous raconter cette histoire pour nous y faire adhérer. Pour y adhérer, on doit dire "bon sang mais c'est bien sûr, c'est comme ça qu'il faut être". Et ça c'est une adhésion première à une représentation. Si vous avez une autre explication, je veux bien la connaître."Ma réponse sera simple: si je me place du point de vue du droit, je rends cet argent. Mais d'un point de vue moral, il convient d'identifier les motifs d'une action. Pourquoi la voix du devoir parlerait-elle en moi ? Non, c'est ma liberté et le genre de personne que je veux être qui sont à l'origine de ma décision. Je trouve très pertinent chez Frankfurt l'idée de "désir de second ordre": il s'agit d'évaluer ses préférences sans nécessairement se montrer "moral".Mais je veux bien admettre votre exigence d'universalisation et votre souci de faire appel à une évidence ou à une intuition morale. Mais pourquoi une intuition morale pourrait-elle me dire ce que j'ai à faire ? En un sens utilitariste, il faut prendre en compte, non la règle applicable à tous les cas, mais "l'acte". Et hop, plus de dilemmes moraux !
66. Le mar 20.01.09 à 20:57, par Clément
Sur le dernier point, je ne partage pas tout à fait votre optimisme. Si la situation est telle qu'une règle unique ne suffit pas à trancher (ce que je suis prêt à admettre cf. plus haut), c'est qu'il y a dilemme, et qu'il faut calculer... Ce qui peut être très complexe voire impossible parfois.
Mais surtout, lorsque vous évaluez vos préférences, êtes-vous confrontée à une norme qui s'impose à votre action et qui ne dépend pas de vous (auquel cas nous sommes d'accord), ou bien êtes-vous personnellement le critère, de sorte que si un jour vous préférez pratiquer la torture, l'action n'en demeure pas moins morale à vos yeux (auquel cas, vous êtes exposée selon moi à l'immoralisme). A la lettre, la règle n'est pas de "se montrer moral", c'est juste de se décider en fonction d'une norme qui s'impose à soi et qui n'est pas variable.
Se représenter cela (et pas autre chose), c'est faire exister une norme objective. C'est tout ce que je dis.
67. Le mar 20.01.09 à 21:16, par laurence
A propos de la règle, je fais entrer le sceptique "méthodique" hume:"La moralité consiste dans la relation des actions à la règle du bien, et on les dénomme bonnes ou mauvaises en fonction de leur accord ou désaccord avec elle. Quelle est alors cette règle du bien ?" Il faut alors analyser les dispositions de l'agent et les circonstances de l'action.Pour le deuxième point, je ne justifie pas la torture si je tiens compte de "l'acte" du point de vue utilitariste. Enfin, je vous pose deux questions: prenez-vous la "règle" au sens de "loi" ? L'évaluation d'une préférence dépend bien de moi. Comment peut-elle s'imposer à mon action ? Mais cela n'implique pas un arbitraire de la décision: c'est un désir de "second ordre"; sans doute conviendrait-il d'ajouter un engagement préalable.En refusant le devoir kantien, je ne suis pas pour autant "relativiste" !
68. Le mar 20.01.09 à 21:42, par Clément
Je manque de connaissances pour comprendre le détail concernant Hume. D'où est tirée la citation?
J'imagine bien que vous n'êtes pas relativiste, mais je vois un vrai risque d'immoralisme dans le fait de parler de préférence.
Ce que j'apprécie particulièrement dans la thèse kantienne, c'est l'affirmation conjointe de ces deux thèses: - la normativité ne vient pas de moi. - la décision de m'y soumettre ne peut venir que de moi, parce que la norme n'est pas contraignante.
Je trouve donc un peu ambigu: "L'évaluation d'une préférence dépend bien de moi". La décision oui, mais ce que je dois décider non (je prends donc règle au sens de loi).
Je serais curieux de savoir si Hume envisage qu'il puisse y avoir un devoir indépendant des circonstances. J'imagine que non, mais quant à moi je prends, vous l'aurez compris, cette idée très au sérieux. Je ne dis pas que ça suffit, mais que c'est considérable. Par exemple (ou par excellence, puisqu'au fond il n'y a qu'une loi): ne jamais utiliser l'autre seulement comme un moyen. C'est indépendant des circonstances et des dispositions de l'agent à mon sens.
69. Le mer 21.01.09 à 11:52, par Clément
Laurence, je reviens à votre expression: "analyser les dispositions de l'agent et les circonstances de l'action". Le débat doit porter sur les conditions de possibilité de l'analyse et sur la décision qui s'ensuit. Pouvez-vous développer cet aspect? En discutant par exemple ce que je vais dire:
Je me focalise sur le fait que l'analyse conduise nécessairement à devoir entreprendre une action (ou plus souvent à devoir s'abstenir), indépendamment de ce que veut celui qui fait l'analyse (comme la conclusion d'une démonstration est indépendante de ce que juge celui qui l'effectue). Cette nécessité n'est pas contraignante, au sens où il ne suffit pas de faire l'analyse pour faire l'action. Mais elle suffit à déterminer comment doit être entreprise l'action.
Votre présentation sous-estime à mon avis l'instant où cette nécessité fait l'objet d'une prise de conscience. A cet instant, il ne s'agit pas de se représenter quelque chose de visible.
70. Le mer 21.01.09 à 16:43, par laurence
Cher Clément,Voici votre réponse:"Je serais curieux de savoir si Hume envisage qu'il puisse y avoir un devoir indépendant des circonstances. J'imagine que non, mais quant à moi je prends, vous l'aurez compris, cette idée très au sérieux. Je ne dis pas que ça suffit, mais que c'est considérable. Par exemple (ou par excellence, puisqu'au fond il n'y a qu'une loi): ne jamais utiliser l'autre seulement comme un moyen. C'est indépendant des circonstances et des dispositions de l'agent à mon sens."La citation de Hume est extraite de "L'enquête sur les principes de la morale" (Appendice I). L'analyse des relations, comme c'est le cas en sciences, ne suffit pas à déterminer la valeur morale d'une action; il faut faire intervenir des sentiments ou des impressions. Cela dit, Hume admet bien la possibilité d'un "homme normalement constitué"; mais cela n'est pas déduit d'une prescription (passer de l'ordre du fait à l'ordre du devoir !). Disons que certains devoirs naturels - l'amour d'une mère par exemple, la gratitude envers les bienfaiteurs, la pitié pour les malheureux- peuvent devenir des obligations politiques, comme les devoirs de justice. Contrairement à Kant, Hume ne fait pas de nos penchants quelque chose d'esentiellement mauvais. Et la norme à laquelle on obéit dans la société est une construction artificielle; la Justice en ce sens repose sur une convergence des intérêts. Je réponds à votre deuxième point:"Votre présentation sous-estime à mon avis l'instant où cette nécessité fait l'objet d'une prise de conscience. A cet instant, il ne s'agit pas de se représenter quelque chose de visible."Il n'y a pas de prise de conscience, mais un penchant. Pourquoi serait-il nécessairement mauvais?Certes Hume reste un "émotiviste" mais cela ne signifie pas que les préférences des individus sont radicalement singulières; à mon sens, c'est au politique de trouver le point de convergence. Mais il est vrai que les passions sont à l'origine d'une indétermination de l'action; voilà pourquoi il est nécessaire de corriger cette instabilité naturelle par l'inflexibilité des lois. Il reste que pour renforcer les règles de justice, il faut supposer un au-delà de l'utilité... le sens du devoir précisément.
PS: une journée est organisée à Grenoble le 22 avril; "repenser la normativité".
71. Le mer 21.01.09 à 17:12, par Clément
Merci pour la référence. Je creuserai cette position classique quand j'aurai un peu plus de temps. Vos précisions ne me suffisent pas pour l'instant à y voir vraiment plus clair. Je ne vois pas notamment ce que peut être un "sens du devoir" dans votre version.
Quant à Kant, il ne dit pas que nos penchants sont essentiellement mauvais (même s'il faut bien admettre qu'il peut donner cette impression). Je vous renvoie à son éloge de la sensibilité dans l'Anthropologie, au fait que l'animalité dans l'homme soit décrite comme une partie essentielle de sa bonté naturelle dans la Religion dans les limites de la simple raison, au fait que le bonheur personnel soit lui-même décrit comme un devoir, etc.
Ce qui est mauvais, c'est juste le penchant naturel à faire passer la satisfaction de son propre désir AVANT la prise en compte du désir de l'autre, alors même qu'on a conscience de celui-ci et de son caractère absolument respectable. La politique ne peut pas suffire à faire respecter une telle prise en compte, parce que celle-ci est nécessairement intérieure.
72. Le mer 21.01.09 à 17:14, par Clément
Merci aussi pour l'annonce du colloque. J'aimerais bien y aller, mais ce sera difficile. Si vous y êtes, je serai très heureux d'en avoir des échos.
73. Le mer 21.01.09 à 17:39, par laurence
Je précise la question du sens du devoir; dans ce cas précis il s'agit d'aller au-delà de l'utilité d'une règle; je la respecte parce que c'est mon devoir.On peut penser aux bigotes; cette espèce de fidélité religieuse qui est si absurde pour Hume.%%Tout de même, Kant distingue bien une partie sensible d'une partie raisonnable. Avec Hume, la métaphysique prend des vacances !
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21 janvier, 2009

Journées doctorales: la normativité

Pour le 22 avril 2009, une journée doctorale est prévue à Grenoble; le thème de la réflexion portera sur la normativité.


"Journées doctorales: Repenser la normativité
Université Pierre Mendès France, Grenoble 2
22 & 23 avril 2009
Laboratoire: Philosophie, Langages & Cognition
Appel à communications: La question de la normativité a été souvent associée à des disciplines qui étudient ou avancent des normes, surtout morales. Une telle lecture de cette notion paraît pourtant bien réductrice : la normativité commence à être comprise en un sens considérablement plus large, et à inclure les interrogations qui se posent au sein de la logique, du langage, de la philosophie et l’histoire des sciences, de l’épistémologie, de l’esthétique, de la métaphysique, et naturellement dans la philosophie de l’action, la philosophie politique et du droit, ainsi que l’éthique. Et désormais, ce n’est pas la notion de norme mais celle de raison qui est reconnue comme centrale pour étudier l’aspect normatif des phénomènes examinés ; certains philosophes suggéreront ainsi que tout ce que nous pouvons dire au sujet de la normativité peut être parfaitement exprimé en termes de raisons (et où la phrase comme « cela est mauvais » se réduit à l’idée selon laquelle il existe des raisons pour ne pas faire la chose en question, la choisir, la promouvoir).
Nous voudrions réunir des doctorants avant tout, mais les enseignants sont également bienvenus, pour nous pencher, chacun au sein de la problématique philosophique qui l’intéresse, sur cet ensemble de problèmes : comment la dimension normative est-elle exprimée dans le problème donné ? la philosophie sans cette dimension (autrement dit : purement descriptive) est-elle possible ?, ainsi que bien d’autres questions, qui contribuent à la compréhension du sens et des limites de la philosophie.
Nous invitons ainsi les doctorants – et les jeunes chercheurs – travaillant dans des champs différents de la philosophie (l’histoire de la philosophie, les traditions analytique ou phénoménologique, la logique et la philosophie des mathématiques, la philosophie de la connaissance ou des sciences, et d’autres encore) à nous envoyer (à a.c.zielinska@gmail.com) une proposition de communication de 200-300 mots environ, avant le 31 janvier 2009. Les personnes acceptées auront environ 45 minutes pour l’ensemble de leur intervention (par exemple : 30 minutes de présentation et 15 minutes de discussion); on peut également envisager des interventions plus courtes. "

20 janvier, 2009

Colloque international Bentham


Un colloque international est prévu le 5 et 6 février 2009 à Rouen: Bentham juriste et l'utilitarisme juridique en question avec de nombreux participants; M. Bozzo-Rey, J. Boudon, G. Tusseau, E. Dardenne, P. Niesen, J-P Clero... à la faculté de droit et de sciences économiques. Quelle chance !

18 janvier, 2009

Une voix différente: pour une éthique du care !


Le saviez-vous: les femmes ne réagissent pas de la même manière aux situations que les hommes ? Je cite Carol Gilligan:


"Les femmes se définissent non seulement dans un contexte de relations humaines mais se jugent en fonction de leur capacité à prendre soin d'autrui (care)."

Mais dîtes-moi Carol, comment peut-on expliquer cette différence ?
Tout simplement, d'une déficience intellectuelle, d'un retard du développement. Mais cette thèse, il faut la contester. Elle s'appuie sur les travaux de L. Kohlberg. En gros, cet auteur -mon ancien professeur - affirme que les femmes ne sont pas sensibles aux principes abstraits de justice mais plutôt aux décisions morales concrètes. Cela résulte d'une déficience. Dans notre propre évolution, on peut distinguer plusieurs étapes fondamentales:

a) niveau pré-conventionnel: autorité morale

b) niveau conventionnel: conformité à des règles

c) niveau critique: les principes sont testés

Et d'ailleurs, les jeunes garçons dans leurs jeux manifestent le goût de la compétition, de la rivalité. Ils sont donc préparés à devenir autonomes ! En revanche, les petites filles détestent les conflits!

Toutefois, il y a quelque chose d'intéressant à retirer de l'analyse de Gilligan: l'impartialité n'est pas forcément synonyme d'objectivité morale. Pourquoi l'émotion ne serait-elle pas constitutive du jugement moral ? Est-il vraiment utile de fonder une morale du Care sur une distinction des genres ? Il faut donc se demander s'il existe une opposition stricte entre la morale des principes et la morale du "particulier" .
A suivre; je viens juste de terminer l'introduction.


Carol Gilligan ;Une voix différente, pour une éthique du care, Flammarion 2008 (1982, Harvard University Press).

14 janvier, 2009

Stella Baruk: la fée mathématique !


Un constat alarmant: l'enquête internationale PISA révèle que la France sur 30 pays se classe au 17ème rang en mathématiques. Dès l'entrée en sixième, les enfants français manifestent une "maîtrise imparfaite des tables de multiplication", "des résultats faibles en calcul mental, nombres décimaux mal compris, fractions simples qui ne font pas de sens, difficultés en conversions, en géométrie.."


Stella Baruk se caractérise par son goût des mathématiques: elle entend résoudre les difficultés rencontrées par les enfants. Son approche est à la fois logique et élémentaire:


" Pour faire des maths, il faut comprendre les formulations; Acquérir au plus tôt, apprivoiser une langue de savoir rigoureuse et spécifique; Il faut oser demander à des petits d'organiser un nombre en somme ou en produit, à des plus grands d'interpréter la solution, provenant d'un même quotient euclidien."


Un exemple: un enfant peut éprouver de la difficulté à désigner une quantité donnée et à la distinguer de l'idée d'une quantité. Pour reprendre une réflexion de Wittgenstein, il faudrait s'interroger sur tel nombre (nombre cinq) et ensuite montrer ce qu'est une addition; là où le philosophe-mathématicien parle de "jeux de langage", Stella Baruk évoque la question du sens.

Travail passionnant que nous menons avec un collègue de math.

Il s'agit de comprendre cet étrange paradoxe: la filière S représente une voie d'excellence en France, mais entre 1995 et 2000, la fréquentation des filières scientifiques dans le Supérieur a chuté de 20% (Journal Le monde ,septembre 2008).


A lire (conseillé par mon collègue): L'âge du capitaine; de l'erreur en mathématique 1985.


11 janvier, 2009

Au-delà du devoir: l'acte surérogatoire, suite

Voici le résumé de ce livre remarquable :au-delà du devoir, l'acte surérogatoire par Joël Janiaud.

Le champ des actions morales

Dans la perspective de l’auteur, il convient de se demander s’il est pertinent d’opposer la morale du devoir à des actes surérogatoires. Si l’on admet le premier cas, cela signifie qu’il existe des limites à franchir, celles qui sont circonscrites par les obligations morales. Toutefois, il est permis alors de s’interroger sur la valorisation des actions héroïques ou exceptionnelles: n’est-ce pas favoriser un certain type d’excellence morale ? En effet, il faut avoir un certain tempérament et un certain courage pour accomplir les actions qui outrepassent les bornes du devoir. Mais dans le deuxième cas, il s’agit de ne pas creuser l’écart entre les actes surérogatoires et les obligations morales afin de rendre compte de l’imbrication des normes et des valeurs. En effet, la perspective normative analyse les actions conformes à des règles alors que la perspective axiologique définit les dispositions morales des agents. Reprenons le cas de Jeanne Brousse, héros de la Résistance: de son propre point de vue, elle n’a « fait que son devoir », alors que le point de vue de l’observateur confirme le caractère exceptionnel de son acte. Au fond, l’agent moral en affirmant la nécessité morale de son acte, fait de sa disposition une qualité qui vaut pour l’humanité entière. C’est pourquoi l’auteur a raison d’affirmer que le point de vue personnel (« je n’ai fait que mon devoir » à la première personne) devient une exigence pour l’humanité entière (point de vue à la troisième personne). Autrement dit, la disposition de l’agent (valeur) devient une obligation. Par cette étude des normes et des valeurs Janiaud peut rendre compte de la complexité de la vie morale.
L’auteur s’inspire de l’analyse de Urmson
[1] dans la classification des actions morales. Ainsi il faut distinguer trois cas :

a) Les actions obligatoires qui impliquent le devoir de les accomplir
b) Les actions moralement permises qui sont indifférentes à la morale
c) Les actions moralement condamnables en tant qu’elles suscitent le blâme

Mais ce type de classification ne justifie pas la complexité de la vie morale. En effet, il convient de déterminer avec plus de précision la qualité de « héros » car l’obéissance à un code d’honneur n’est pas un critère suffisant. Il faut donc affiner les catégories morales :

a) Le héros accomplit son devoir : c’est une capacité exceptionnelle, un don de soi
b) Il accomplit son devoir mais sans effort
c) Il dépasse les limites du devoir

Pour le saint, on parlera « d’abnégation » et pour le héros de « courage ». Il est intéressant de remarquer d’après Janiaud que les deux premières actions ne supposent pas une rupture avec les obligations morales ou le devoir. En revanche, pour le dernier type d’action, on peut constater une discontinuité entre les catégories traditionnelles de la morale et les actes surérogatoires. Il est donc possible de définir les caractéristiques d’un tel acte ; à condition de le distinguer du jugement de l’agent :

- Il est moralement louable ; par exemple, le fait de sauver la vie à une personne en train de se noyer
- Il n’est pas condamnable si on ne l’accomplit pas ; je ne risque pas ma vie pour sauver une personne dans un immeuble en proie aux flammes
- Il ne remplit pas une obligation ; je n’ai pas le devoir de résister à la torture

A ce titre, l’idée de devoir implique bien une dette ou un dû ; je suis en effet tenu par mes engagements, mes obligations. En revanche, dans l’acte surérogatoire, je fais don de quelque chose que la morale traditionnelle n’exige pas. Celui qui reçoit ma gratitude ne peut vraiment l’exiger ; c’est le sens même de la gratuité du don. Et c’est avec raison que Janiaud parle de « supplément moral ». Il est évident que les valeurs convoquées dépassent le cadre strict du devoir. Pourtant, il faut noter le caractère complexe de l’acte surérogatoire.


La complexité de l’acte surérogatoire

Cette tension entre la dette (idée de devoir) et le don de soi (la gratuité de l’acte) a une longue histoire ; déjà Saint Thomas d’Aquin fait une différence entre le Praeceptum (obligatoire) et le Concilium (recommandé). Celui qui vise la perfection ne vise pas essentiellement le salut ; mais plus encore, la crise des Indulgences
[2] montrera la difficulté dans le choix d’une vie de perfection ou de salut.
Il existe bien des obstacles à tout acte surérogatoire en ce qu’il peut constituer un « supplément » moral difficile à réaliser. Dans l’optique kantienne, c’est la morale de l’honnête homme qu’il faut encourager – même si l’auteur ne réduit pas Kant à son rigorisme. En effet, le respect pour la loi morale est l’indice d’une bonne volonté. Il est vrai que certaines actions de bienfaisance dépassent le cadre strict du devoir, mais Kant n’en fait pas un principe.
Pour un utilitariste comme Mill
[3], le fait d‘agir par devoir implique de meilleures conditions pour les êtres humains ; et il est vrai que le philosophe anglais ne fait pas du sacrifice une valeur en soi : il doit contribuer au bonheur du plus grand nombre sans quoi il apparaît absurde. De ce fait, il est vrai que l’accomplissement d’actions héroïques comporte un caractère exceptionnel ; mais cela prouve que ces actions s’écartent du cadre des actions obligatoires.
Il existe donc un risque dans la qualification des actes surérogatoires, celui de voir s’effondrer nos repères traditionnels. Mais surtout, l’auteur s’oppose à la glorification de tels actes : leur caractère « extraordinaire » pourrait lieu au « sensationnel » ; il convient plutôt d’articuler « normes morales » et « valeurs morales » afin de montrer comment s’effectue tout dépassement. Et c’est sans doute pourquoi les auteurs d’actes héroïques, selon leur propre point de vue (à la première personne), considèrent qu’ils « n’ont fait que leur devoir » parce que leur exigence morale ne rencontre aucune limite dans le don de soi. En ce sens là, on pourrait dire que l’accomplissement d’actions héroïques constitue la sphère du devoir tout en la dépassant, puisqu’aucune norme morale ne peut nous obliger à nous sacrifier pour autrui.

Conclusion

Il est vrai que l’idée de devoir est à la fois « forte » et « fragile » : nos actions semblent en effet déterminées par des normes morales, des obligations. Toutefois, les commandements parfois nous évitent la lâcheté, la passivité. Mais il n’est pas non plus facile de résumer l’ensemble de nos motifs d’agir par des obligations.
En ce sens, les actes surérogatoires envisagent cette part « d’optionnel » dans la vie éthique. Il faut donc reconnaître dans l’action éthique quelque chose qui dépasse la simple conformité à des normes morales.





[1] J. O Urmson« Saints and Heroes », dans I. Melden, Essay in Moral philosophy, University of Washington Press, 1958.
[2] Pour construire la basilique Saint Pierre de Rome, le Pape Léon X offre le pardon des péchés afin d’obtenir une aide financière de la part des fidèles. Luther combattra cela en affirmant que le salut ne doit faire l’objet d’aucun marchandage.
[3] L’utilitarisme ; Trad G . Tanesse,Flammarion 1988 .

07 janvier, 2009

Au-delà du devoir: l'acte surérogatoire


Je viens de terminer la lecture d'un ouvrage de Joël Janiaud, Au-delà du devoir, remarquable de précision et de pertinence. Je résume l'introduction:


Tuerie sur Un campus américain; un professeur se sacrifie pour protéger ses étudiants (avril 2007). Le langage commun évoque les actes d'héroïsme et de sainteté dans ces cas précis. En revanche, le discours moral se borne à distinguer ce que l'on doit faire et ne pas faire. Il existe donc des aspects prescriptifs et normatifs évidents. Mais il faudrait alors s'entendre sur l'expression "ne faire que son devoir".

Le diplomate autrichien Kurt Waldheim a été remis en cause suite à son activité d'officier dans la Wehrmacht: pour se défendre, il a affirmé qu'il n'avait fait que son devoir, c'est-à-dire obéir aux ordres; et sans doute reconnait-il que d'autres plus courageux que lui ont pu résister. Il se comportait donc comme un homme "ordinaire".

Jeanne Brousse, héros de la Résistance a fourni de faux papiers à des juifs. Lorsqu'on l'interroge sur ses propres actes, elle déclare n'avoir fait que son devoir. Pourtant, sa conduite peut être dite "exemplaire".

Faut-il alors introduire des distinctions sémantiques dans l'acte d'accomplir son devoir ? Ne faut-il pas envisager des actes en deçà des normes morales, des obligations morales; bref des actes surérogatoires ? Mais méfions-nous de la valorisation excessive des actes héroïques, car c'est justement couper l'action de l'honnête homme en acte "ordinaire" ou "extraordinaire". Et interrogeons nous sur le lien entre le devoir moral et l'acte surérogatoire.
Il est intéressant dans cette perspective d'analyser la nature de nos jugements moraux, de nos appréciations morales.
A suivre, un grand livre qui donne beaucoup à penser.

Joël Janiaud, Au-delà du devoir, PUR, 2007

04 janvier, 2009

Le pari de Pascal: paradoxe de la foi !


Il est très difficile de comprendre la complexité de la pensée de Pascal à propos de l'existence ou de la non existence de Dieu. Laurent Thirouin, a sur France-Culture le 31 décembre (Les chemins de la connaissance), abordé la finesse de la pensée pascalienne.Citons un extrait:


" Oui, mais il faut parier; cela n'est pas volontaire; vous êtes embarqué."


Une interprétation caricaturale du "pari" consisterait, selon Thirouin, à défendre l'idée d'un calcul utilitariste fondé sur un avantage. Ainsi, nous avons éprouvé la difficulté de ce texte dans un billet sur Philotropes l'année dernière (Et si Dieu ne voulait pas qu'on croie en lui?
par julien dutant - sam 17.02.07 à 23:30 ).

Citons le texte:
"Voyons: puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, quand vous n'auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager."

Mais Pascal ne se livre pas à un calcul des probabilités, puisque la foi précisément n'est pas l'objet d'une démonstration. L'idée de défendre l'ordre de l'existence me paraît intéressante: quoiqu'il advienne, je suis "embarqué". Il faut donc se comporter comme ceux qui ont la foi; Et c'est ainsi que nous ressemblerons à des automates. Le titre initial de ce "pari" était "le discours sur la machine". Et paradoxe suprême, le "pari" n'en est pas un.

L. Thirouin; Le hasard et les règles, Vrin 1991.

02 janvier, 2009

nouvelle revue philosophique: REPHA

Une nouvelle revue de philosophie analytique vient de faire son apparition: REPHA. Des étudiants de philosophie (analytique) se proposent d'aborder les grands thèmes majeurs de ce courant de pensée, qui a besoin en France d'être mieux connu. Voici le site:
http:www.repha.fr/index.html
source d'information: nouvelles philosophiques

01 janvier, 2009

La morale au-delà du devoir

J'ai trouvé la réflexion très pertinente de Florian Cova à propos des actes de surérogation. Dans cette perspective on peut s'interroger sur le fondement de nos intuitions morales. La psychologie morale analyse les motivations des agents (il est possible de les tester sur un large échantillon). Il est intéressant de voir que les individus ne font pas nécessairement des choix utilitaristes mais semblent adopter d'autres principes. Il est donc essentiel de révéler les critères de choix des agents: à quels principes font-ils appel ? " Déontologisme", "conséquentialisme", "logique du contrat" ? Sur quoi se fondent leurs raisonnements ? On peut donc montrer que de tels principes interviennent dans certains dilemmes comme la question de l'avortement, de la nécessité de sauver des vie.s..La question est donc de savoir si les individus sont strictement utilitaristes.
Voici quelques remarques à propos de l'article de Florian Cova.

La morale au-delà du devoir: le cas de la surérogation

Dans L’article - la morale au-delà du devoir -, Florian Cova entend s’interroger sur le statut des actes de surérogation. Il faut donc redéfinir les caractéristiques d’une théorie des devoirs. Est-il légitime de rationaliser les actes de surérogation ? N’échappent-ils pas à nos catégories morales ordinaires?
Le mérite de cet article est l’analyse de nos intuitions morales ordinaires.

***

Dans la première partie de cet article, il est question des deux morales du devoir à savoir le kantisme et l’utilitarisme. Nous assistons à une réduction de la morale au devoir. Toutefois, nous sommes en droit de nous demander si les actes humains n’outrepassent pas cette catégorie; à savoir:

- a) les actes que nous avons le devoir d’accomplir
- b) les actes qui nous sont interdits
- c) le droit d’accomplir de tels actes mais non le devoir de les accomplir

Un sacrifice accompli au péril de sa vie, par exemple, répond-t-il à une exigence morale; celle d’agir uniquement par devoir ? A ce titre, John Stuart Mill remarque qu’une action accomplie sans contribuer à la maximisation du « bonheur du plus grand nombre » - l’action d’un martyr - est absurde.
Il semble donc nécessaire d’enrichir notre terminologie ordinaire afin de comprendre la portée de la critique utilitariste:
- d) les actes qu’il est moralement bon d’accomplir mais que nous n’avons pas pour autant le devoir d’accomplir

Il est évident que dans ce cas précis, une interrogation sur le caractère « bon » s’impose.
A l’encontre de l’auteur, nous ne pensons pas que la morale utilitariste soit exempte de toute contradiction; en toute logique, la prise en compte de l’intérêt devrait rendre vaine toute obligation morale: l’action morale en effet est celle qui produit « le bonheur du plus grand nombre ». Rien à voir avec l’obligation impérative d’agir uniquement par devoir. D’autre part, pour les anti-utilitaristes, il est parfois « mauvais » de faire ce qui maximiserait le bonheur du plus grand nombre. Le philosophe Sidgwick dans The methods of Ethics analyse la complexité de la philosophie utilitariste: d’un côté, il y a bien affirmation d’un hédonisme psychologique (le plaisir est un fait) et de l’autre l’affirmation d’un hédonisme éthique (jugement sur ce que l’on doit faire). Si le plaisir est un fait, comment est-il possible de passer à un jugement sur ce que l’on doit faire ? Là demeure la difficulté de la philosophie utilitariste.
Il est intéressant de remarquer que la morale kantienne prétend partir de la « connaissance rationnelle commune »; autrement dit le théoricien de la morale aurait pour tâche d’expliciter les règles sous-jacentes à tout comportement moral.
Or, il semble difficile d’admettre que la morale kantienne du devoir prenne en compte toutes nos intuitions morales ordinaires; ainsi l’interdiction de mentir en toutes circonstances semble s’opposer à toute conduite humaine et bienveillante. De même, les critères de décision de l’éthique utilitariste apparaissent très réducteurs à l’aune des dilemmes moraux (certes, il s’agit d’y mettre fin en prenant une « bonne » décision; mais peut-on faire l’économie du terme « bon » sans tomber dans un cercle vicieux).
Dans la troisième partie, Florian Cova fournit un éclairage historique très intéressant sur l’origine théologique des actes de surérogation: au sein de la religion catholique, l’existence « d’indulgences » suppose des « actes surérogatoires et la possibilité de les accomplir »; de ce fait, selon Saint Thomas d’Aquin, il existe au cœur de la morale deux niveaux:

a) le respect des commandements de Dieu
b) la perfection morale qui constitue une sorte d’excellence morale

Mais les Réformateurs sont persuadés que les actes des saints sont en un certain sens exceptionnels; il apparaît alors une perte de sens dans l’idée de « surérogation ».
Enfin, dans la dernière partie de son article, Florian Cova révèle la richesse de l’acte surérogatoire: c’est un acte moralement bon qui ne remplit aucun devoir. Ainsi, nous pouvons concevoir le simple fait de se porter volontaire à l’action d’accorder son pardon. Mais à l’éthique du devoir, il est logique d’opposer l’éthique de la vertu. C’est pourquoi, « les héros et les saints ne sont pas loués parce que leurs actes remplissent des devoirs mais parce que leurs actes sont la marque d’une grandeur d’âme et d’une nature vertueuse » (Urmson). Il est impossible pour l’éthique kantienne et l’éthique utilitariste de prendre en considération ce type d’action. A notre sens, Kant est soucieux de construire la morale de « l’honnête homme »; l’excellence morale est ainsi réservée à une certaine catégorie d’individus. L’éthique grecque en revanche est sensible aux vertus du héros; la magnanimité est pour Aristote le signe d’une grandeur d’âme. Quant à l’éthique utilitariste, elle entend bien définir ce qu’est une action « moralement bonne » à l’aune de son critère de maximisation du bonheur. L’action héroïque est vaine lorsqu’elle se prend pour sa propre fin.

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La question est donc de savoir s’il est possible d’admettre une morale au-delà du devoir, ou s’il faut reconnaître que les actes surérogatoires sont, par leur nature, complexes à conceptualiser. L’auteur Florian Cova entend répondre à ces interrogations.

Saint François d'Assise avec vous !


A tous je souhaite une année faite de combats philosophiques. Pour mon pays et pour le monde entier, je souhaiterais moins de pauvres. Saint François d'Assise est avec vous.