30 octobre, 2008

Responsabilité et culpabilité

Ce dimanche 2 novembre sur Arte, R. Enthoven abordera la question de la responsabilité et de la culpabilité. Les philosophes H. Arendt, M. Weber, Kant sont convoqués. La question des fins de la politique est l'objet d'une discussion. Faut-il opposer l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité ? Faut-il voir dans la politique un compromis ? La "banalité du mal" telle qu'elle est analysée par H.Arendt implique -t-elle une fuite des responsabilités ? Je ne suis pas d'accord sur la manière de présenter la morale de Kant. Il est vrai que les rapports entre l'éthique et la politique sont complexes à analyser.
Pour finir, je cite M. Weber:
"Il est parfaitement exact de dire, et toute l'expérience historique le confirme, que l'on n'aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s'était pas toujours attaqué à l'impossible. Mais l'homme qui est capable de faire un pareil effort doit être un chef, et pas seulement un chef, mais encore un héros, dans le sens sens le plus simple du mot. Et même ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre sont obligés de s'armer de la force d'âme qui leur permettra de surmonter le naufrage de tous leurs espoirs."
Le métier et la vocation d'homme politique ( 1929), P 185, Ed Plon

27 octobre, 2008

propagande et domestication des masses

Il est vrai que le souci de George Orwell est de critiquer toute mentalité totalitaire.En cela, il dénonce les errances de la propagande soviétique:
"Je dirai que la propagande communiste et procommuniste a eu pour effet d'être un frein à la cause du socialisme,même si, pour un temps, elle a servi la politique étrangère des russes."
Mais rendons justice à Orwell en disant qu'il a aussi bien dénoncé les impérialismes que le totalitarisme. Simplement, en temps de guerre, il doit faire un choix entre le mondre mal (l'impérialisme britannique) et le pire (le nazisme).Avec raison, John Newsinger montre que la patriotisme chez Orwell n'est pas un conservatisme. Je cite:
" Dans " de droite ou de gauche, c'est mon pays", il explique que la patriotisme n'est pas nécessairement lié au conservatisme, et qu'il est parfaitement compatible avec un choix politique révolutionnaire."
Tentons de donner un sens précis à l'idée de propagande. Noam Chomsky, dans "Propagande et contrôle de l'esprit public" s'attache au sens originel de cette notion:
"Congrégation romaine fondée pour la propagation de la foi chrétienne en 1622. Avec l'avènement de la communication de masse, le terme a désigné toute campagne de communication privée ou publique. Le terme est utilisé en France pour désigner le matériel électoral (tracts,affiches, professions de foi)."
Dès lors, les puissances financières sont d'après le linguiste américain en mesure de dominer le gouvernement. On peut alors rapprocher ce mot - lorsqu'il il s'agit de contrôler les "masses" - de celui d'endoctrinement. Et Chomsky ajoute:
"Une démocratie est en danger lorsque ses réseaux médiatiques se retrouvent aux mains des tyrannies privées."
N. Chomsky, "Propagande et contrôle de l'esprit public" dans Domestiquer les masses,revue Agone, 2005
J.Newsinger, La politique selon Orwell, Agone, "Banc D'essais", 2006

25 octobre, 2008

G.Orwell: chroniques 1943-1947

Entre 1943-47 - alors que des bombes s'abattent sur Londres, que la guerre froide s'instaure - Orwell publie ses chroniques dans le journal Tribune, aile gauche du parti travailliste. Ce qu'il y a de remarquable dans les chroniques d'Orwell, c'est la volonté de combattre l'ignorance et d'inviter le lecteur ordinaire à s'impliquer dans les événements qui traversent son quotidien.
Car le but de la chronique ne consiste pas à se livrer à un travail esthétique ; il s'agit plutôt de proposer des axes de réflexion. Et Orwell répond à ses lecteurs avec intelligence, fougue ,honnêteté. Je cite des extraits:
"La réponse - il faudrait la clamer plus haut et plus fort qu'on ne le fait ordinairement - est que le socialisme n'est pas un perfectionnisme, ni même sans doute un hédonisme. Les socialistes ne se prétendent pas capables de rendre le monde parfait; ils s'affirment capables de le rendre meilleur. Et tout socialiste qui réfléchit tant soit peu concèdera au catholique qu'une fois l'injustice économique corrigée le problème fondamental de la place de l'homme dans l'univers continuera de se poser."
Les intellectuels néo-pessimistes, 24 décembre 1943
" En dernière analyse, notre unique titre à la victoire est que, si nous gagnons la guerre, nous proférons moins de mensonges que nos adversaires; Ce qu'il y a de véritablement effrayant dans le totalitarisme, ce n'est pas qu'il commette des atrocités mais qu'il s'attaque au concept de vérité objective: il prétend contrôler le passé aussi bien que l'avenir." L'histoire peut-elle être vraie ? 4 février 1944
" La faiblesse de la gauche, c'est qu'elle traite l'antisémitisme d'un point de vue rationaliste. A l'évidence, les accusations portées contre les juifs ne sont pas vraies. Et elles ne peuvent pas l'être parce qu'elles s'annulent mutuellement et parce qu'aucun peuple ne pourrait détenir un tel monopole du vice."
Sur l'antisémitisme, 11 février 1944
" Une lectrice me reproche de vouloir que le rationnement vestimentaire se poursuive jusqu'à ce que nous portions tous les mêmes vêtements miteux...Je répondrai, pour commencer, que, même si le rationnement vestimentaire touche à l'évidence plus durement ceux qui ne possèdent pas déjà une importante garde-robe, il a tout de même eu un effet égalisateur puisque que des gens se sont mis à craindre de paraître trop élégants."
Sur la politique de reconstruction, 18 février 1944
" Savoir si nous fusillerons ou non les fascistes et les collabos qui tomberont entre nos mains n'est peut-être pas en soi le plus important. Ce qui compte, c'est que la vengeance et le "châtiment" n'aient aucune part dans notre politique, ni même dans nos fantasmes."
Comment traiter les criminels de guerre? 31 mars 1944
" Il y a une expression qui est fort en vague dans les milieux politiques de ce pays: "faire le jeu de ". C'est une sorte de formule magique ou d'incantation, destinée à cacher les vérités dérangeantes."
Le racket éditorial, 9 juin 1944
" Je constate que les grilles font progressivement leur réapparition autour des squares londoniens. Elles sont en bois, certes, mais n'en sont pas moins des grilles. Les usagers légitimes de squares vont donc pouvoir faire usage à nouveau de leurs clés chéries et interdire aux enfants pauvres d'y pénétrer."
La haine de l'ennemi est pire que la guerre, 4 août 1944
" Tout d'abord un message à l'ensemble des journalistes et des intellectuels de gauche: "rappelez-vous qu'on finit toujours par payer sa malhonnêteté et sa couardise; Ne vous imaginez pas que, pendant des années, vous pouvez être les lèche-bottes propagandistes du régime soviétique ou de tout autre régime, et retourner un beau jour à une décence mentale."
Les intellectuels de gauche et l'insurrection de Varsovie, 1 septembre 1944
G. Orwell, A ma guise, Chroniques 1943-1947, Agone "Banc d'esais", septembre 2008

22 octobre, 2008

confiance ou méfiance ?

Je lisais: " Quelle solitude nous isole plus que la méfiance ?" (G. Eliot)
La méfiance est-elle une attitude nécessaire à l'esprit critique ou bien apparaît-elle destructrice ? Il faut donc s'interroger sur la force de la confiance dans les relations humaines. Pourrait-on imaginer Joseph douter de la foi de Marie ? L'affirmation d'un principe de crédulité est alors à rapprocher de la valeur de vérité d'un témoignage. A méditer.

Etat agentique et état autonome


M. Terestentchenko rend compte dans son livre Un si fragile vernis d'humanité du dilemme de l'obéissance: conflit entre l'obéissance à soi et l'obéissance aux autres. De ce fait sont expliqués les actes de soumission à l'autorité. Il est navrant de constater à partir du test de Milgram, à quel point les individus, lorsque leur responsabilité n'est plus en jeu, acceptent de se soumettre à l'autorité même quand elle est abusive, inacceptable. Pour illustrer mon cours sur l'autonomie, j'ai passé à mes élèves 15 mn du film I comme Icare. L'essentiel pour moi est d'insister sur l'idée d'autonomie afin de la distinguer de toute forme d'obéissance passive:


"L'état agentique, explique Milgram, "désigne la condition de l'individu qui se considère comme l'agent exécutif d'une volonté étrangère, par opposition à l'état autonome dans lequel il estime être l'auteur de ses actes." "


Gardons-nous de toute manipulation, de toute vaine concurrence ! L'autorité illégitime cherche des sujets passifs pour conforter sa position !!

20 octobre, 2008

Jacques Testart

Demain à l'université de Droit à Toulon, Jacques Testart fera une conférence sur le rapport entre les technosciences et la démocratie. Puis mercredi, c'est au lycée Bonaparte qu'il se rendra; l'initiative vient de mes collègues de philo et de biologie. D'autres conférences suivront.
"Jacques Testart, biologiste, agronome et philosophe, évoquera les relations entre la démocratie et les technosciences, demain, lors d'une conférence ouverte au public.
Il suffit de parcourir son site internet pour comprendre que Jacques Testart n'est pas seulement un grand homme de sciences, agronome et biologiste, mais aussi un écrivain, un professeur, un philosophe. La preuve en deux temps et plusieurs mouvements : à la fac de droit, demain soir, à l'invitation du Collège méditerranéen des libertés, et le lendemain matin au lycée Bonaparte...

« Quand la science se fait technoscience, elle devient un moyen d'action, plus que de connaissance, puisque des choix, extérieurs au laboratoire ont conduit à privilégier certaines voies », explique Marie-Paul Daru qui a proposé à Jacques Testart d'évoquer les relations entre la technoscience et la démocratie.
Le père du « bébé éprouvette »
Biologiste, directeur à l'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), Jacques Testart a été un des pionniers en matière de procréation artificielle chez l'animal et chez l'homme. Il est d'usage de le considérer comme le père du « bébé-éprouvette ». Citoyen vigilant, préoccupé par les dérives auxquelles pourraient conduire les « technosciences », il s'affirme le défenseur têtu d'une « science contenue dans les limites de la dignité humaine ». Son dernier ouvrage concernait les OGM.
Il aura rendez-vous avec les élèves de Pascale Pous, prof de philo, en binôme avec Claude Gervaz, professeur de biologie, après-demain. François, William et Jonathan, élèves de 1ère S, vont jouer les modérateurs. Après Jacquard, Cyrulnik, Axel Khan, c'est donc un scientifique de renom qui répondra à des questions d'élèves du lycée dans le cadre des TPE (Travaux personnalisés encadrés). Un souci d'ouverture et d'échanges à mettre à l'actif du CML et de Bonaparte."
Savoir +
Demain à 18 h dans l'amphi 500-1 de la fac de droit, conférence-débat avec Jacques Testart. Entrée libre.

19 octobre, 2008

Philosophie sur Arte: Raphaël Enthoven


Après les Chemins de la connaissance sur France-Culture, Raphaël Enthoven consacre une émission à la philosophie le dimanche sur Arte à 13H. Je proposerais bien un sujet d'entretien à ce beau ténébreux khâgneux: comme cela , nous pourrions en discuter en se promenant entre mes deux plages préférées, La Bergerie et la Capte, près de Hyères !


17 octobre, 2008

Eloge de Jack London !




Dans l'ouvrage qui vient de paraître en septembre 2008, A ma guise, George Orwell se livre à un éloge de Jack London. J'ai consacré trois billets à Jack London en février 2008. J'aime particulièrement chez cet écrivain le souci des autres - les pauvres -, le réalisme cru, et la vivacité de son imagination, surtout dans la rédaction de ses nouvelles. Je cite Orwell:



"On connaît surtout Jack London pour Le Talon de fer et, dans des cercles totalement différents, pour des livres comme Croc-Blanc et l'Appel de la forêt, dans lesquels il exploite un sentimentalisme typiquement anglo-saxon envers les animaux. Mais il y aussi Le Peuple d'en bas, son livre sur les taudis londoniens, La Route, qui offre un magnifique tableau des vagabonds américains, et Le Vagabond des étoiles, qui vaut essentiellemnt pour ses scènes de prison. Enfin, et surtout, il y a ses nouvelles. Dans une certaine veine de son oeuvre - c'est-à-dire essentiellement lorsqu'il décrit la vie dans les villes américaines -, il est l'un des meilleurs nouvellistes que le monde anglophone ait jamais produits."

George Orwell, A ma guise, Chroniques 1943-1947, Trad franç F. Cotton et B. Hoepffner, Agone" Banc d'essais", septembre 2008.

15 octobre, 2008

Thalassa et Foudre




J'ai regardé une très bonne émission vendredi 10 octobre sur Thalassa. On peut s'informer de l'activité de la Marine Nationale et y découvrir le navire le Foudre. L'année dernière, j'ai visité le Sirocco avec une classe. L'hôpital militaire est très imposant. Mon neveu est depuis quelques mois officier-reporter dans la Marine (22-23 ans) et doit bientôt partir au Tchad. Après un bac Art Plastique, il a suivi une formation au centre visuel de la Cadase, puis Ingemedia à Toulon. Son cursus s'est achevé à Brest et à Paris. Une grand admiration pour le philosophe Leibniz !



Extrait de l'émission Thalassa:



"A travers le portrait d’un des marins du bateau La Foudre nous découvrirons la splendide rade de Toulon et sa base navale, véritable ville dans la ville, qui donne à cette cité un tempérament singulier. Premier port militaire de Méditerranée, l’arsenal s’étend sur 268 ha et emploie près de 12 000 personnes. A bord de La Foudre, la vie s’organise, les caractères humains se dévoilent et les marins disent leur affection pour cette ville d’adoption, celle des séparations et des retrouvailles incessantes, celle de leur ancrage à terre".

11 octobre, 2008

Jacques Brel aux Marquises !

Jacques Brel avait le goût de l'absolu: il faisait par exemple du vélo jusqu'à tomber d'épuisement. Mes deux chansons préférées - voir un ami pleurer et la quête.


Bien sûr il y a les guerres d'Irlande Et les peuplades sans musique Bien sûr tout ce manque de tendres Il n'y a plus d'Amérique Bien sûr l'argent n'a pas d'odeur Mais pas d'odeur me monte au nez Bien sûr on marche sur les fleurs Mais voir un ami pleurer!


Rêver un impossible rêve

Porter le chagrin des départs

Brûler d'une possible fièvre

Partir où personne ne part...

Telle est ma quête

Suivre l'étoile

10 octobre, 2008

Disparition d'une jeune philosophe

Marie-Claude Lorne, jeune philosophe, s'est donnée la mort en septembre 2008. Elle n'avait pas quarante ans. Son corps a été retrouvé sous la passerelle du pont Simone de Beauvoir à Paris.

Je cite les propos de Gloria Origgi:

"Marie-Claude s’est jetée du pont Simone de Beauvoir seule, désespérée après la nouvelle que la titularisation à son poste de maître de conférences lui avait été déniée. Elle était déprimée, bien sûr, comme souvent le sont les gens qui font ce type de métier, car peut être c’est une vocation des esprits souffrants, ou parce qu’on devient facilement déprimés lorsqu’on est intelligents et méprisés. Et Marie-Claude était une femme intelligente et passionnée par les idées."

Je cite les propos de Benjamin Sylvand:

"La philosophie Française a perdu l’une des siennes qui parce qu’elle faisait son travail d’intellectuel déplaisait à certains universitaires qui ne l’ont pas titularisé sur la base de raisons injustifiables. Que ce soit la la cause ou l’une des causes de cette tragique histoire importe peu, le fait être que la pensée Française est en deuil à la fois d’une philosophe de premier plan mais aussi d’une universitaire intègre et si cette sombre histoire n’arrive pas jusqu’aux oreilles du public c’est qu’elle embrasse fortement le système qui y voit une marque de sa propre faiblesse: tout comme il ne doit pas y avoir de suicide dans l’armée, il ne doit y en avoir dans l’université. Or la réalité est toute autre, et c’est ce silence assourdissant qui est insupportable."

Je cite les propos de Pascal Ludwig:

"J'ai rencontré Marie-Claude en 1989, et depuis cette date nous étions amis. Elle avait une véritable passion pour la philosophie, qui s'est je crois déclarée très tôt. Elle me racontait qu'à 17 ans, dans son lycée d'Aulnay-sous-bois, elle lisait Fichte et Hegel, ce qui devait la faire passer pour une sorte d'extra-terrestre. La recherche de la vérité, c'était bien plus qu'une profession ou qu'une carrière pour elle, c'était un idéal auquel elle adhérait de tout son être, parfois avec intransigeance, toujours avec un grand enthousiasme. Rien ne permettait de penser qu'elle trouverait une place dans l'institution : femme dans un monde d'hommes, elle était tout le contraire d'une héritière. Elle avait peu de goût pour les usages du monde académique, et elle se moquait des convenances comme des modes philosophiques. Pourtant elle avait décroché un poste de maître de conférences, à force d'énergie, de travail et surtout de talent. Sa disparition, dans des circonstances terriblement injustes, m'a rempli d'une profonde tristesse. C'est aussi une catastrophe pour l'université et pour la philosophie des sciences. Je n'oublierai jamais sa gentillesse, sa passion contagieuse pour les idées, son intégrité intellectuelle."

08 octobre, 2008

Protection ou liberté de l'individu ?

Pour résoudre la question du "paternalisme" de l'Etat, il me semble nécessaire d'introduire une distinction entre "la moralité publique" et "la valeur morale" d'une conduite. Il faut repenser les thèses du philosophe Ruwen Ogien (notamment, La Panique morale, 2004).
Voici la dernière partie de mon article:
"Il est vrai que la conception universelle des droits de l’homme semble indifférente à tout intérêt particulier. La reconnaissance de la dignité a, depuis 1994, une valeur constitutionnelle. Il s’agit donc de préserver la dignité des individus afin qu’elle ne soit pas bafouée. Mais nous avons insisté sur la diversité des arguments et des possibles divergences.Rappelons brièvement les enjeux:
a) la protection de l’humanité de l’individu s’accompagne d’une reconnaissance de la dignité inhérente à l’ensemble des individus.
b) au nom de la liberté de l’individu, le moralisme et le paternalisme sont à rejeter.
Ainsi, deux conceptions du droit sont antagonistes: d’une part, la valeur morale de la dignité devient une norme juridique; d’autre part, la liberté de l’individu représente une valeur fondamentale; toute entrave à la vie privée constitue donc un manquement à notre pouvoir de décision. Mais c’est donc l’autonomie de l’individu qui est l’objet d’une discussion: suffit-il d’être l’auteur de son action pour être pleinement responsable ? Si tel n’est pas le cas, peut-on exiger de l’individu une attitude conforme à “la morale publique”? Dans le cas du “lancer de nain”, ne peut-on pas dire que la morale s’est immiscée dans le droit en reconnaissant la dignité comme une “des composantes de l’ordre public “?
Il est donc essentiel de se poser la question de la nature du préjudice. En vertu de l’article du code pénal 121, “ est l’auteur de l’infraction la personne qui commet les faits incriminés; qui tente de commettre un crime ou, dans les cas prévus par la loi, un délit.” Il faut donc pour être responsable d’un délit, être l’auteur d’une action et agir intentionnellement (ou avoir l’intention d’agir). Nous voyons donc apparaître les concepts “d’intention” et de “volonté”. Le nain Wackenheim, en ce sens, n’a pas commis de délit ou d’infraction excepté à l’égard de lui-même ou d’entités abstraites comme le respect de la dignité. Toutefois, le recours au principe de non-nuisance interdit précisément de conclure à l’idée d’une faute morale. En effet, l’activité de la “victime” ne porte pas préjudice à d’autres personnes.Or curieusement, le commissaire du gouvernement estime qu’il y a bien un dommage réel, non seulement pour la personne concernée mais aussi pour les personnes souffrant d’un handicap physique comme cela a été démontré. Mais on pourrait être tenté de dire que l’idée de “crime sans victime” renvoie à l’idée de “crime imaginaire” ainsi que le soutient Ruwen Ogien . En effet, il existe un risque de “démesure pénale” à cause de l’extension illimitée du concept de préjudice. Il devient évident que l’action du nain pourrait offenser d’autres personnes atteintes de ce même handicap. Cependant, ces dommages sont les résultats indirects de l’action du “lancer de nain”, non ce qui est voulu intentionellement.
Il existe donc bien une différence conceptuelle entre le fait de “causer un dommage à autrui” et le fait de lui “nuire intentionnellement”. Dans le premier cas, il peut s’agir d’une “causalité déviante”: je pars à la chasse, et le coup destiné à tuer un sanglier heurte accidentellement un autre chasseur. Je suis l’auteur de mon action sans être pour autant responsable du crime, s’il n’a pas été commis intentionnellement. En revanche, si je décide d’empoisonner une personne pour hériter de sa fortune, je suis bien responsable de mon action.
Il serait donc dangereux sur un plan juridique de “criminaliser” des actes qui ne portent pas atteinte à autrui, car ce serait remettre en cause les libertés fondamentales de l’individu. Peut-on aller à l’encontre de la volonté de l’individu dans une société démocratique ?
Examinons les arguments de Wackenheim afin de nuancer l’analyse.
Au nom du droit à exercer une activité professionnelle, l’individu peut exiger un respect de sa vie privée. C’est en ce sens que Wackenheim fait un recours en vertu de l’article 5 et de l’article 8 de la Convention des Droits de l’homme pour défendre ses droits - droit à la liberté d’exercer un métier et droit au respect de la vie privée. En effet, le nain estime qu’il est victime, non de pratiquer une activité dégradante, mais d’être privé de son emploi. En outre, Wackenheim évoque l’argument de la discrimination car l’interdiction du “lancer” résulte précisément de son handicap physique. Est-ce à dire que les différentes jurisprudences sont en conflit ? Tentons, avant de nous attaquer à la pertinence des arguments de Wackenheim, de déterminer avec précision les enjeux d’une liberté privée.

Il est vrai, comme cela a été signalé dans cet exposé, qu’il y a une incompatibilité apparente entre l’universalité de la protection de la dignité et la reconnaissance d’un droit particulier. En effet, les droits de l’individu, dans cette perspective, sont l’expression d’une égale dignité de tous les citoyens. Toutefois, il semble absurde de revendiquer l’égalité de tous les citoyens quand certains sont contraints de pratiquer des activités jugées “dégradantes” pour survivre. Le droit à la dignité est alors une gageure. Tentons toutefois une comparaison: il est parfois “vital” que certains enfants se prostituent pour permettre à leur famille de subsister économiquement. Mais la liberté d’exercer n’importe quel emploi remet totalement en cause le droit à la protection des enfants. On serait tenté de dire que l’universalité des droits - droit à la protection - ignore totalement les particularismes. Et c’est à notre sens, la seule garantie de lutter contre toutes les formes d’esclavage et d’oppression existant dans le monde. On pourrait à l’infini multiplier les exemples: la prostitution est après tout une activité qui consiste à “vendre” son corps pour une rémunération. De ce fait, la condamnation du “racolage” semble être l’expression d’un jugement moral de dégoût. Mais l’interdiction de telles activités évite l’exploitation des jeunes mineures privées de papier, ou sanctionne la violence des proxénètes. D’après Ruwen Ogien, il s’agit simplement de céder à la “panique morale.” Le philosophe estime, en vertu du principe de neutralité, qu’une éthique minimaliste consisterait à rester indifférent à une conception du bien sexuel. Ainsi, aucune norme prescriptive ne pourrait nous dire quel est l’idéal d’une vie bonne.

Mais il semble nécessaire, à notre avis, de distinguer une critique d’un ordre moral d’une critique d’un idéal de “vie bonne”. Il est vrai que l’expression des “bonnes moeurs” est en soi assez caricatural et somme toute assez hypocrite; point n’est besoin d’insister. Cependant, l’idéal de vie bonne peut être compatible avec des valeurs morales universelles à condition de ne pas sombrer dans le perfectionnisme. En effet, le tort de Ruwen Ogien est d’assimiler “moralité publique” et “valeur morale”. Or, il est possible de revendiquer la dignité pour tous sans tomber dans le perfectionnisme moral. En ce sens, la reconnaissance de la dignité ne tombe pas dans le strict moralisme ou les “bonnes moeurs”. Pour défendre ce point de vue, il faut, sans trop nous attarder toutefois, montrer qu’une conduite d’humanité repose sur la possibilité de respecter en l’individu ce qui fait de lui un être libre et digne. Et le fait de nier cette part d’humanité a pour conséquence de transformer l’individu en un être servile. Sans doute, faut-il convenir que nous ne disposons pas de notre propre vie.Il semble bien que le prix à payer pour la protection de notre propre personne consiste à ne pas faire n’importe quoi de notre propre bien. Ainsi, il serait discutable d’un point de vue juridique et moral de laisser libre-cours à la commercialisation des organes alors que cela peut être à l’origine d’une exploitation. Certes, il apparaît une restriction de liberté privée mais elle est garante des droits de l’individu. C’est pourquoi, nous pensons qu’il est nécessaire de faire une distinction entre le respect des droits de l’individu et l’attitude strictement paternaliste qui consisterait à promouvoir un certain type de vie.

Toutefois, il convient, dans la décision du Conseil d’Etat, de mettre en avant les valeurs morales à l’origine du jugement. En effet, l’idée de faire de la dignité une des “composantes de l’ordre public” pourrait donner à penser que l’on se laisse aller à la morale des “bonnes moeurs “ en soi discutable. Notons qu’il convient de faire une différence d’appréciation entre le juge Frydman et le Conseil d’Etat avant de revenir sur la réponse aux arguments de Wackenheim. Le juge du tribunal administratif considère que la dignité relève de la moralité publique; l’ordre public est invoqué sans ambiguïté. En revanche, le Conseil d’Etat interprète de manière sensiblement différente le cas du “lancer de nain:”seule compte la dignité de la personne humaine, en “l’absence de circonstances locales particulières.”

Les arguments de Wackenheim ne sont pas recevables pour le Conseil d’Etat parce que l’activité du “lancer de nain” ne rentre pas dans la légitimité du travail; en ce sens, la liberté privée ne peut être prise en compte. En outre, l’argument de discrimination à l’égard des personnes souffrant d’un handicap physique manque de cohérence:il s’agit bien au contraire, compte tenu de la différence entre personne de “petite taille” et de taille “normale” de protéger les premières de tout abus; pour les individus “normaux”, le jugement aurait été distinct puisque ces derniers ne sont pas exposés aux mêmes risques. Le pacte international des droits civils et politiques adopté en décembre 1966 constitue une garantie contre tout forme de discrimination. Il en est de même du Traité d’Amsterdam de l’Union Européenne.

Il est vrai que la reconnaissance de la dignité s’accompagne de “l’égale considération d’autrui.” Il est donc nécessaire, dans cette mesure, de “ne pas faire à autrui ce que nous n’aimerions pas qu’il nous fasse.” De ce fait, l’idée de profiter de l’incapacité physique d’un être nous semble hautement condamnable. Ainsi, la réprobation morale n’est pas nécessairement équivalente à la morale des “bonnes moeurs”, mais témoigne de l’unité du genre humain: retrouver en chacun de nous “un sentiment d‘humanité.”

05 octobre, 2008

Publication article: la reconnaissance de la dignité


Mon article - La reconnaissance de la dignité: paradoxe et interrogation - a été publié dans la revue de la recherche juridique, droit prospectif, au deuxième trimestre 2008 ( P 841- 852). Il s'agit de revenir sur la célèbre affaire du nain Wackenheim: cette personne avait accepté, pour gagner sa vie, de se faire lancer par des spectateurs dans une boîte de nuit. Je dois dire que le fait de faire cours à des jeunes gens en Terminale me permet de confronter des arguments et d'analyser des réactions critiques. Je vous livre la conclusion de cet article:


"
La question de savoir si la société française est moralisatrice reste une question complexe. En effet, le fait de céder aux bonnes moeurs conduirait à une pénalisation de la vie privée.
Nous avons voulu montrer qu’il existe une différence entre la réprobation morale des conduites privées, personnelles de la condamnation des actes jugés “dégradants”. La reconnaissance de la dignité est donc la prise en considération de l’humanité en chaque homme. Il convient toutefois de repenser les limites entre un état “paternaliste” et un état garant des libertés individuelles. Ainsi, la défense d’une conception absolue du bien serait en désaccord avec l’idéal de neutralité libérale. En vertu de ce principe, il apparaît nécessaire de préserver l’autonomie de l’individu. En effet, l’individu est seul maître de ses choix. Et en conséquence, il est justifié de préserver “l’égale considération de chacun” afin d’éviter toute forme de discrimination.
Cependant, l’autonomie au sens kantien est contredite lorsque la dignité de l’individu est bafouée. Nous rencontrons donc une tension dans la pensée des libéraux: J.S Mill défend la liberté de l’individu et réduit considérablement le pouvoir de l’Etat. Kant, pour sa part, fait de l’autonomie le principe de toute action morale. Mais l’individu a des devoirs envers lui-même; il ne peut donc faire n’importe quoi de sa vie. C’est pourquoi, l’intérêt de l’humanité dépasse celui de l’individu défini par ses passions égoïstes. Certes, il est possible de ne pas exiger de l’individu une conduite digne mais le prix à payer est d’être traité comme une chose.
Il semble donc essentiel de protéger l’individu en son “humanité” de toutes les humiliations, de toutes les dégradations de sa nature. La question qui reste en suspens est de savoir s’il est légitime d’agir en dépit du consentement de l’individu. Il semble que la seule réponse libérale ne suffit pas à épuiser le sujet."

03 octobre, 2008

Le temps: comment le vivre ?


Nous nous exprimons spontanément sur les choses et les événements: nous pouvons perdre ou gagner du temps; nous vivons l'instant présent...Nous espérons, nous redoutons. Mais sommes-nous en mesure d'en saisir le sens ? Pouvons-nous alors fixer clairement ce que nous voulons dire en fixant des dates et des heures ? Mais les jours se succèdent, dans l'écoulement ininterrompu du cours du temps. Est-ce à l'intérieur de nos concepts que nous pouvons nous représenter le temps ?


Marc-Aurèle fait le constat d'une fragilité de l'existence humaine:


"Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens-toi pourtant que personne ne perd une autre vie que celle qu'il vit, et qu'il n'en vit pas d'autre que celle qui perd ."


Le temps de la délivrance, c'est déjà le moment opportun des Grecs, "la fée de l'occasion".

01 octobre, 2008

Qu'est-ce que suivre une règle ?


Il semblerait que suivre une règle consiste à respecter des consignes. Ainsi, je pourrais donner un papier à un épicier et lui demander "cinq pommes rouges". Certes, les mots "pomme" et rouge" ont une référence, mais le nombre "cinq" dépend d'un contexte. Il ne s'agit donc pas de spécifier un unique système de règles mais un "jeu de langage" approprié. Il faut donc, d'après Wittgenstein, étudier la manière dont les mots fonctionnent car les usages sont très différents. Mais le problème est que la règle ne caractérise pas tous les "aspects" d'un jeu de langage:


"L'hypothèse permettant de décrire de façon satisfaisante son usage des mots, que nous observons, ou bien la règle qu'il consulte au moment de se servir des signes; ou bien celle qu'il nous donne en réponse à notre question quand nous lui demandons quelle est la règle." Les Recherches, par 82.

Deux réponses s'imposent:

a) une action ne correspond pas toujours à une règle déterminée

b) l'action de jouer au tennis obéit à certaines règles mais elles ne sont pas déterminées

Il existe donc une possibilité de malentendu dans l'application d'une règle; par exemple, dans le domaine juridique apparaît la difficulté d'une interprétation.
En ce sens, la règle fournit une indication que je peux comprendre ou non, bien ou mal interpréter. Il est évident qu'un enfant comprend ce qu'on lui demande quand il intègre, par un processus d'apprentissage, le jeu de langage. Par exemple, Jules dit à Agathe:

" tu devrais moins jouer au tennis". Il souhaite qu'elle consacre moins de temps au tennis.

Il ne s'agit pas seulement d'une compréhension des mots mais de l'usage qui en est fait. On peut perdre ou gagner du temps et cela s'apprend.


Wittgenstein, Les Recherches