"Je suis étonnée de votre réaction: vous démissionnez de l'éducation nationale parce que vous ne pouvez terminer votre thèse. Mais permettez-moi - sans que cela constitue un reproche - de constater votre situation de "privilégié": vous avez disposé d'un poste de moniteur à l'université d'Aix-en-Provence durant trois années consécutives; cela aurait pu vous permettre d'achever votre travail.
Pourquoi l'éducation nationale devrait-elle "aider" certains professeurs alors que d'autres vivent dans des conditions difficiles ?
Je pars de ma propre expérience (et celle de beaucoup d'amis): j'ai commencé un travail de recherche alors que j'étais enseignante. Je ne vois pas en quoi cela aurait pu m'empêcher de poursuivre avec passion un travail d'une telle ampleur (4 à 5 ans).Il est bon de pouvoir se consacrer aux autres (mes élèves) et de se "faire plaisir" (rédaction d'une thèse).
En quoi votre autonomie est-elle remise en cause ? Que voulez-vous expérimenter ?
Bien cordialement,
Laurence Harang
"Le mercredi 7 novembre 2007, j'ai démissionné de mon poste de professeur au Lycée F*** de C***. J'y enseignais la philosophie en terminale depuis les premiers jours de septembre. Pourquoi un jeune professeur peut-il se détourner d'un métier aussi désirable? Ce poste ne lui assure-t-il pas un revenu régulier en échange d'une activité intellectuelle excitante? Ce poste ne lui apporte-t-il pas reconnaissance et autonomie? Enfin, ce poste n'a-t-il pas été obtenu après une longue préparation? Pourquoi alors renoncer? Il m'est apparu que les raisons de ma décision pourraient instruire d'autres que moi – et pourraient être mon dernier enseignement.
On peut envisager trois grandes raisons pour démissionner si tôt de l'enseignement. Soit l'enseignant ne supporte pas le lieu où s'exerce son métier. Soit il découvre que l'enseignement de la discipline qu'il a aimé comme étudiant ne lui plaît pas comme matière à enseigner. Soit il fait la découverte des conditions concrètes d'exercice du métier – conditions qu'il rejette, quels que soient le lieu ou la discipline. Examinons si ces raisons bien connues ont joué sur ma décision personnelle.
Cette démission serait-elle l'effet d'un poste difficile? Le Lycée F*** est certes un lycée de la lointaine banlieue parisienne; que beaucoup pensent être un terreau de difficultés. Mais son isolement géographique en fait un havre endormi dans la douceur rurale. Y enseigner peut être un vrai plaisir. Les élèves sont travailleurs, plutôt bons, gentils et calmes. Les professeurs sont suffisamment aguerris pour faire face à tous les moments de la vie scolaire, et ils sont suffisamment jeunes pour conserver l'enthousiasme nécessaire pour proposer chaque année de nouveaux projets. En conséquence, j'étais content de ce premier poste.
Cette démission serait-elle alors l'effet de l'écart entre la philosophie qu'on apprend à l'université et la philosophie qu'on pratique au lycée? J'avais été averti de cet écart et j'ai préféré la philosophie de terminale à la philosophie universitaire. On n'y expose pas l'histoire de doctrines, mais on cherche à faire raisonner sur des problèmes. On a le privilège de partager un savoir dont l'utilité économique est nulle: cela permet d'amener le professeur comme l'élève à se libérer de l'immédiateté du monde, de sa fébrilité incessante et de ses contraintes aliénantes. On a le loisir de faire douter de l'évidence et d'éveiller l'esprit critique. C'est une fonction aimable.
Cette démission serait-elle donc l'effet de l'enseignement en général? N'aurais-je pas supporté le choc que ressentent les jeunes profs après quelques semaines, en se demandant s'ils vont faire cela toute leur vie, si cette routine, ce ressassement et cette répétition sont leur seul horizon? Pour ma part, j'ai trouvé dans cette routine un vrai soulagement, car j'étais las de la vanité de la vie étudiante. En outre, il me semblait que chaque jour était une nouvelle expérience, chaque cours un jeu partagé avec les élèves. Je menais avec intérêt mes élèves vers le baccalauréat. Je jouissais d'une autonomie complète au sein de mon cours. J'avais donc un métier qui me stimulait chaque jour, un métier avec un enjeu réel et une grande autonomie. Peu de gens sont si favorisés.
Si tout était si bien, le cadre, la matière, le métier, pourquoi démissionner alors? [...]"
On peut envisager trois grandes raisons pour démissionner si tôt de l'enseignement. Soit l'enseignant ne supporte pas le lieu où s'exerce son métier. Soit il découvre que l'enseignement de la discipline qu'il a aimé comme étudiant ne lui plaît pas comme matière à enseigner. Soit il fait la découverte des conditions concrètes d'exercice du métier – conditions qu'il rejette, quels que soient le lieu ou la discipline. Examinons si ces raisons bien connues ont joué sur ma décision personnelle.
Cette démission serait-elle l'effet d'un poste difficile? Le Lycée F*** est certes un lycée de la lointaine banlieue parisienne; que beaucoup pensent être un terreau de difficultés. Mais son isolement géographique en fait un havre endormi dans la douceur rurale. Y enseigner peut être un vrai plaisir. Les élèves sont travailleurs, plutôt bons, gentils et calmes. Les professeurs sont suffisamment aguerris pour faire face à tous les moments de la vie scolaire, et ils sont suffisamment jeunes pour conserver l'enthousiasme nécessaire pour proposer chaque année de nouveaux projets. En conséquence, j'étais content de ce premier poste.
Cette démission serait-elle alors l'effet de l'écart entre la philosophie qu'on apprend à l'université et la philosophie qu'on pratique au lycée? J'avais été averti de cet écart et j'ai préféré la philosophie de terminale à la philosophie universitaire. On n'y expose pas l'histoire de doctrines, mais on cherche à faire raisonner sur des problèmes. On a le privilège de partager un savoir dont l'utilité économique est nulle: cela permet d'amener le professeur comme l'élève à se libérer de l'immédiateté du monde, de sa fébrilité incessante et de ses contraintes aliénantes. On a le loisir de faire douter de l'évidence et d'éveiller l'esprit critique. C'est une fonction aimable.
Cette démission serait-elle donc l'effet de l'enseignement en général? N'aurais-je pas supporté le choc que ressentent les jeunes profs après quelques semaines, en se demandant s'ils vont faire cela toute leur vie, si cette routine, ce ressassement et cette répétition sont leur seul horizon? Pour ma part, j'ai trouvé dans cette routine un vrai soulagement, car j'étais las de la vanité de la vie étudiante. En outre, il me semblait que chaque jour était une nouvelle expérience, chaque cours un jeu partagé avec les élèves. Je menais avec intérêt mes élèves vers le baccalauréat. Je jouissais d'une autonomie complète au sein de mon cours. J'avais donc un métier qui me stimulait chaque jour, un métier avec un enjeu réel et une grande autonomie. Peu de gens sont si favorisés.
Si tout était si bien, le cadre, la matière, le métier, pourquoi démissionner alors? [...]"

2 commentaires:
Que ce jeune enseignant choisisse de quitter son poste, lui seul est libre de faire ses choix en fonction de ses priorités de vie. Par contre qu'il justifie son acte sur un blog me paraît provoquant (surtout qu'il expose très ouvertement son parcours "sans faute").
Cette personne parle plus des avantages et des contraintes que lui procurait son statut d'enseignant, que du plaisir d'enseigner une discipline qu'il aime. L'enseignement n'est pas un "jeu partagé avec les élèves", selon moi : c'est un métier qui demande des efforts, qui impose des contraintes, qui implique des connaissances, qui néccessite un certain savoir-faire méthodologique. L'enseignant est certe libre et autonome, mais surtout responsable face à ses élèves, adultes en devenir.
Finalement, c'est peut-être rendre service à ces élèves à qui il ne dispensera plus ses cours, de démissionner aussi rapidement d'un poste qui ne lui convenait pas ?
Chère Anne-Angélique,
Loin de moi l'idée de condamner la démarche d'un jeune enseignant. Je sais que ce métier est difficile quand on commence...à cause du décalage.
Je cherche uniquement à comprendre la cohérence de cette démarche...
Et puis, je ne sais pas en quoi consiste le fait d'être un bon professeur. En tous les cas pour moi, le plaisir de faire tel métier est plus fort que les contraintes (et pourtant, elles existent); mais surtout l'utilité.
C'est humain.
Amicalement,
Laurence
PS: extra, la musique sur votre blog !
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