
Dans ce billet, nous nous interrogerons sur la définition d’une action : en quoi une action se distingue d’un événement ? Comment les états mentaux causent les actions ?
D’après le philosophe américain Donald Davidson, l’hypothèse de rationalité est nécessaire à la compréhension des actions humaines ; les causes des comportements sont alors les raisons de ces comportements. Mais comment distinguer une raison d’une justification a posteriori ? Il faut en effet identifier l’intention d’une action ou sa vérité. La vérité d’une action fixe le sens d’une action et donc garantit sa compréhension. Dans ce billet et dans les deux suivants, nous nous demanderons comment il est possible d’identifier l’action par les raisons et les causes « sous une description. »
L’action humaine est produite par des causes dont la finalité est la transformation du monde : j’accomplis tel mouvement, telle action parce que je désire le faire. L’intention avec laquelle j’effectue quelque chose semble être la caractéristique de l’agir humain. Mais comment est-il possible de décrire une action ? Par exemple, je saisis un stylo dans le but d’écrire ; le mouvement de mon bras a une cause et a pour conséquence le fait d’écrire. Il s’agit donc d’un événement – un mouvement s’est produit – et d’une action en tant qu’elle est produite par une cause et est justifiée par sa fin. Il existe bien une analogie entre ce type d’événement et un événement naturel en tant qu’une modification s’est produite.
Mais l’action humaine n’est pas seulement un événement qui vient d’avoir lieu ; c’est aussi ce qu’un agent a voulu faire. Pour Davidson, l’action est par nature causale, et est rendue intelligible par des raisons. L’action est donc à la fois une rationalisation et une explication causale :
« Une raison rationalise une action seulement si elle conduit à voir quelque chose que l’agent a vu, ou cru voir, dans son action – quelque trait, conséquence, ou aspect de l’action que l’agent recherchait, désirait, appréciait, tenait à cœur, croyait de son devoir, jugeait utile, obligatoire ou agréable. »
La rationalisation d’une action est, pour le philosophe américain, une explication causale ou une redescription par les raisons. En effet, l’action est produite par des causes – les croyances et les désirs. Mais elle se caractérise par son aspect intentionnel, puisque les croyances et les désirs constituent les raisons de l’action. Il n’y a donc pas lieu d’opposer l’explication causale à l’explication par les raisons.
Soit l’exemple suivant : j’actionne l’interrupteur, j’allume la lumière, j’illumine la pièce de la maison et j’avertis de ce fait un rôdeur alerté par la présence de la lumière. Cette action produit une modification de l’état du monde par la passage de l’obscurité à la lumière. Elle répond à une finalité – celle d’éclairer un lieu sans que les conséquences soient désirées. Cette action est donc unique mais sa description est responsable de sa décomposition en plusieurs séquences. C’est sous une description que l’action est intentionnelle – l’action d’éclairer la pièce d’une maison. Elle en constitue sa justification. Et ce sont les raisons qui expliquent l’action.
Problème : quel type de relation existe-t-il entre la raison et l’action ?
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Essays on actions and Events; Oxford University Press, 1980
Actions et événements ; Traduction P. Engel, PUF 1993

4 commentaires:
Le problème avec la thèse de Davidson en posant les raisons comme causes de nos comportements, est qu'elle nécessite une approche pour le moins "relâchée" de la relation causale.
Pour Davidson, la relation causale est uen relation entre deux événements pouvant recevoir une grande variété de descriptions.
Cette approche descriptiviste des événements permet-elle réellement de parler de relation causale dans un sens métaphysique qui mettrait en jeu des propriétés ?
Si les raisons sont des propriétés mentales et que selon l'anomisme du mental il n'existe pas de lois psychophysiques, comment les raisons "en tant que raison" peuvent-elles être des causes ?
Le silence métaphysique, car au fond son usage du terme "propriété" en fait un synonyme du terme "prédicat" me semble-t-il,ne condamne-t-il pas les raisons comme étant des épiphénomènes plutôt que des causes véritables ?
Bonjour François,
Je compte, dans le prochain billet, mentionner les problèmes que vous évoquez.
A mon sens, la relation causale entre les événements n'est pas "relâchée", mais non stricte. Davidson permet de sortir des apories de la philosophie cartésienne: le dualisme âme/ corps (il s'agit toutefois d'un dualisme des propriétés)rend problématique une action effective dans le monde. Et c'est pourquoi, il est nécessaire de faire une distinction entre la description d'une action et la relation causale entre deux événements. Je suis assez convaincue par cette perspective. Et une raison peut être à la fois une cause de ce qu'elle produit et une justification (par la description). Evidemment, vous n'adhérez pas à la thèse de la "survenance du mental". Il faudrait donc que les causes soient définies comme "des causes spécifiques". La seule difficulté est de se heurter à "des causes déviantes" ou à des "descriptions non appropriées." Je vais essayer de défendre ces points de vue dans les deux prochains billets.
François :
Si les raisons sont des propriétés mentales et que selon l'anomisme du mental il n'existe pas de lois psychophysiques, comment les raisons "en tant que raison" peuvent-elles être des causes ?
Hervé :
Prenons un exemple simple :
J'ai ouvert le frigidaire parce que j'avais envie d'une bonne bière fraîche"
La raison de mon action "l'envie d'une bonne bière fraîche" est la cause de l'acte physique "ouvrir le frigidaire". Il y a donc une cause que je décris en termes d'événement mental, à un événement physique. Comment est-ce possible ?
Pour Davidson, dans son article "Evénements mentaux" ("Actions et événements", P.U.F., p. 301), cela est possible parce que il y a identité des domaines des événements mentaux et des événements physiques :
"Supposez que m, un événement mental, ait causé p, un événement physique ; alors, sous une description quelconque m et p exemplifient une loi stricte. Cette loi ne peut être que physique (...). Mais si m tombe sous une loi physique, il a une description physique ; ce qui revient à dire que c'est un événement physique. On peut tenir un raisonnement semblable dans le cas où un événement physique cause un événement mental. Par conséquent tout événement mental relié causalement à un événement physique est un événement physique. Pour établir le monisme anomal de façon parfaitement générale, il suffirait de montrer que tout événement mental est une cause ou un effet d'un événement physique (...)."
Cette identité des deux domaines ne contredit nullement l'anomie du mental : elle signifie qu'un événement mental peut être décrit en termes d'événement physique.
Il n'en demeure pas moins qu'il n'y a pas de recoupement sémantique complet entre les catégories du vocabulaire mental et celles du vocabulaire physique.
Nous retrouvons le même type d'intraduisibilité partielle, plus ou moins large, que l'on trouve entre un langage L et un un langage L'.
Le mot A, appartenant à L est utilisé par les locuteurs de L à propos d'événements x1, x2, x3, x4; alors que dans le langage L', il existe le mot B, utilisé par les locuteurs de L' à propos de x2, x3 et x5. En d'autres termes, les recoupements sémantiques restent partiels.
Bonjour Hervé,
Je suis d'accord avec votre analyse. Il s'agit d'une identité faible entre les événements mentaux et les événements physiques. C'est en ce sens que l'on peut parler d'une "extravagance spinoziste". J'approfondis ce point de vue dans mon prochain billet.
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