
Il faut absolument lire Les écrits politiques, textes inédits et réunis; Agone, Banc d'essais, septembre 2009;
Ecrits politiques (1928-1949)
G. Orwell
Banc d’essais, septembre 2009
Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
Préface de Jean-Jacques Rosat
Dans un texte destiné au journal Tribune, George Orwell en 1943 analyse les rapports du socialisme et du bonheur :
« Le véritable objectif du socialisme est la fraternité humaine. C’est ce que tout le monde pense plus ou moins, bien que ce ne soit pas souvent dit, ou en tout cas pas suffisamment fort. Si les hommes s’épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles ou torturer dans les prisons secrètes de la Gestapo, ce n’est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage a giorno mais parce qu’ils veulent un monde dans lequel les hommes s’aiment les uns les autres au lieu de s’escroquer et de se tuer les uns les autres. »(Les socialistes peuvent-ils être heureux ? ; 1943). Le fondement du socialisme est l’humanisme d’après Orwell.
C’est avec force que l’auteur de 1984 et de La ferme des animaux défend les valeurs du socialisme contre toutes les utopies du XIXème siècle et toutes les formes de totalitarisme du XXème siècle.
Saluons la parution des quarante-quatre textes inédits et réunis dans l’essai Ecrits politiques traduit par Bernard Hoepffner en septembre 2009. On y découvre d’abord un Orwell opposé à toute impérialisme notamment celui de l’empire britannique sur la Birmanie. Il faut se souvenir que le jeune Eric Blair a été officier en Birmanie en 1922. Mais très tôt, il s’est détourné d’une carrière prometteuse par dégoût de l’exploitation humaine. Il choisit donc de devenir l’écrivain George Orwell.Il dénonce le racisme colonial et compare même ce système d’exploitation au racisme nazi :
« Mais le racisme est quelque chose de tout à fait différent. Ce n’est pas l’invention de nations conquises mais de nations conquérantes. C’est une manière de pousser l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les exploités ne sont pas des êtres humains. »
Effectivement au cours de l’histoire humaine, la logique impérialiste a toujours justifié le rapport de domination des blancs sur les noirs par exemple et l’empire britannique ne constitue qu’un cas de figure parmi d’autres :
« En Birmanie, j’ai entendu des théories raciales qui étaient moins brutales que les théories de Hitler à propos des juifs,mais certainement pas moinsimbéciles. » (Notes en chemin, mars 1940).
Le racisme et l’impérialisme ne sont donc que les formes larvées d’une logique de l’exploitation humaine. Il faut ainsi les combattre et dès 1939 se pose la question de savoir s’il faut considérer les démocraties libérales, bourgeoises comme des formes dégénérées de fascisme. Orwell est conduit dans le journal de gauche The Left News en 1941 à préciser sa position : il est évident qu’on ne peut pas dénigrer la démocratie. Et il est aussi absurde de faire du nazisme « un déguisement du capitalisme monopolistique ». Il apparaît alors chez Orwell ce que l’on appelle « un patriotisme révolutionnaire » :
« Si je devais choisir entre l’Angleterre de Chamberlain et le genre de régime que Hitler voudrait nous imposer, je choisirais l’Angleterre de Chamberlain sans hésiter un instant. Mais cette alternative n’existe pas dans la réalité. Pour le dire crûment, le choix est entre le socialisme et la défaite. Nous devons aller de l’avant ou périr. » (Fascisme et démocratie, février 1941).
Mais que l’on ne s’y trompe pas : George Orwell milite pour un socialisme tel qu’il n’a jamais existé en Angleterre ; la guerre contre Hitler, c’est aussi la possibilité d’une réalisation du socialisme à l’anglaise. Pour cela, notre journaliste n’hésite pas à passer par la violence si la force de l’idéal l’exige :
« Lorsque le véritable mouvement socialiste anglais apparaîtra…il sera à la fois révolutionnaire et démocratique. Il aura pour but les transformations les plus fondamentales et acceptera d’utiliser la violence si besoin est. » (Fascisme et démocratie).
Même si l’histoire va à l’encontre des espoirs d’Orwell, il faut sans doute rendre hommage à l’engagement de l’écrivain anglais pendant la guerre civile en Espagne. Les écrits politiques retracent le parcours du militant auprès du POUM - parti ouvrier antistalinien - à Barcelone. Là Orwell passe près de la mort et constate comment les communistes ont liquidé ce mouvement :
« Lorsque le POUM –l’opposition de gauche (les prétendus trotskistes) qui émanait du communisme espagnol – a été interdit les 16-17 juin, le fait lui-même n’a surpris personne. » (Témoin oculaire à Barcelone, the socialist forum). L’écrivain anglais est contraint de s’enfuir pour échapper à la répression communiste. Il n’aura de cesse alors de défendre l’honneur de ses camarades du POUM torturés et emprisonnés.
Le mérite de George Orwell réside dans son engagement et dans ses choix lucides. Il faut retenir de lui un homme conscient de l’exploitation humaine et des forces du totalitarisme. Contre tout pessimisme, l’auteur de La ferme des animaux refuse l’alternative de la dictature ou du capitalisme. Citons Orwell :
« La morale, selon moi, est que les révolutions n’engendrent une amélioration radicale que si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. » (Sur la signification de La Ferme des animaux(5 décembre 1946). "